17/09/2010

(suite)

19e

impérialisme

Hannah Arendt, L’impérialisme, éd. Fayard, 1982

 

(p.20) L'IMPÉRIALISME

A la différence des Britanniques et de toutes les autres nations européennes, les Français ont réellement essayé, dans un passé récent, de combiner le jus et l'imperium, et de bâtir un empire dans la tradition de la Rome antique. (…)

(…) lors de la Conférence sur la paix de 1918, Clémenceau insistait sur le fait qu'il ne désirait rien d'autre qu'« un droit illimité à lever des troupes noires destinées à contribuer à la défense du territoire français en Europe si la France venait à être attaquée par 1'Allemagne» (…).

 

(p.74)

1 - UNE «RACE» D'ARISTOCRATES CONTRE UNE “NATION » DE CITOYENS

Un intérêt sans cesse croissant envers les peuples les plus différents, les plus étranges, et même sauvages, a caractérisé la France du XVIIIe siècle. C'était l'époque où l'on admirait et copiait les peintures chinoises, où l'un des écrits les plus fameux du siècle s'appelait les Lettres persanes, et où les récits de voyage constituaient la lecture favorite de la société. On opposait l'honnêteté et la simplicité des peuples sauvages et non civilisés à la sophistication et à la frivolité de la culture. Bien avant que le XIXe siècle et son immense développement des moyens de transport eussent mis le monde non européen à la porte de tout citoyen moyen, la société française du XVIIIe siècle s'était efforcée de s'emparer spirituellement du contenu des cultures et des contrées qui s'étendaient loin au-delà des frontières de l'Europe. Un vaste enthousiasme pour les

«nouveaux spécimens de l'humanité» (Herder) gonflait le coeur des héros de la Révolution qui venaient, après la nation française, libérer tous les peuples de toute couleur sous la bannière de la France.

 

(p.75) C'est pourtant dans ce siècle créateur de nations et dans le pays de l'amour de I'humanité que nous devons chercher les germes de ce qui devait pIus tard devenir la capacité du racisme à détruire les nations et à annihiler l'humanité. On doit noter que le premier à prendre à son compte la coexistence en France de peuples différents, d'origines différentes, fut aussi le premier à élaborer une pensée raciale définie. Le comte de Boulainvilliers, noble français qui écrivit au début du XVIIIe siècle des oeuvres qui ne furent pubIiées qu'après sa mort, interprétait l'histoire de la France comme l'histoire de deux nations différentes dont l'une, d'origine germanique, avait conquis les premiers habitants, les « Gaulois », leur avait imposé sa loi, avait pris leurs terres et s'y était installée comme classe dirigeante, en « pairs » dont les droits suprêmes s'appuyaient sur le « droit de conquête » et sur la « nécessité de l'obéissance toujours due au plus fort ». EssentieIIement préoccupé de trouver de nouveaux arguments contre la montée du pouvoir politique du Tiers-Etat et de ses porte-parole, ce

«nouveau corps» composé par les « gens de lettres et de loi » , Boulainvilliers devait aussi combattre la monarchie parce que le roi de France ne voulait plus représenter les pairs en tant que primus inter pares, mais bien la nation tout entière : en lui, de ce fait, la nouvelle classe montante trouva un moment son allié le plus puissant. Soucieux de rendre à la noblesse une primauté sans conteste, Boulainvilliers proposait à ses semblables, les nobles, de nier avoir une origine commune avec le peuple français, de briser l'unité de la nation et de se réclamer d'une distinction originelle, donc éternelle. Avec beaucoup plus d' audace que la (p.76) plupart des défenseurs de la noblesse ne le firent par la suite, Boulainvilliers reniait tout lien prédestiné avec le sol ; il reconnaissait que les « Gaulois » étaient en France depuis plus longtemps, que les « Francs » étaient des étrangers et des barbares. Sa doctrine se fondait exclusivement sur le droit éternel de la conquête et affirmait sans vergogne que «la Frise...fut le véritable berceau de la nation française ». Des siècles avant le développement du racisme impérialiste

proprement dit, et ne suivant que la logique intrinsèque de son concept, il avait vu dans les habitants originels de la France des natifs au sens moderne du terme ou, selon ses propres mots, des « sujets » non pas du roi, mais de tous ceux dont le privilège était de descendre d'un peuple de conquérants qui, par droit de naissance, devaient être appelés « Français ».

(p.76) La théorie de Boulainvilliers ne s'applique toutefois qu'aux peuples, non aux races; elle fonde le droit des peuples supérieurs sur une action historique, la (p.77) conquête, et non sur un fait physique - bien que l'action historique exerce déjà une influence sur les qualités naturelles des peuples conquis. S'il invente deux peuples différents au sein de la France, c'est pour s'opposer à la nouvelle idée nationale telle qu'elle était~présentée dans une certaine mesure par l'alliance de la monarchie absolue et du Tiers-Etat.

 (p.79) Il est assez étrange que depuis les premiers temps, où, à l'occasion de sa lutte de classe contre la bourgeoisie, la noblesse française découvrit qu'elle appartenait à une autre nation, qu'elle avait une autre origine généalogique et qu'elle avait des liens plus étroits avec une caste internationale qu'avec le sol de France, toutes les théories raciales françaises aient soutenu le germanisme, ou tout au moins la supériorité des peuples nordiques contre leurs propres compatriotes.  Car si les hommes de la Révolution française s'identifiaient mentalement avec Rome, ce n'est pas parce qu'ils opposaient au “germanisme » de leur noblesse un « latinisme » du Tiers-Etat, mais parce qu'ils avaient le sentiment d' être les héritiers spirituels de la République romaine. Cette revendication historique, dans sa différence par rapport à l'identification tribale de la noblesse, pourrait avoir été l'une des raisons qui ont empêché le « latinisme » de se développer en soi comme doctrine raciale. En tout cas, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, le fait est que ce sont les Français qui, avant les Allemands ou les Anglais, devaient insister sur cette idée fixe d'une supériorité germanique. De la même manière, la naissance de la conscience de race allemande après la défaite prussienne de 1806, alors qu'elle était dirigée contre les Français, ne changea en rien le cours des idéologies raciales en France. Dans les années quarante du siècle dernier, Augustin Thierry adhérait encore à l'identification des classes et des races et (p.80) distinguait entre « noblesse germanique » et « bourgeoisie celte » , cependant que le comte de Rémusat, encore un noble, proclamait les origines germaniques de l'aristocratie européenne. Finalement, le comte de Gobineau développa une opinion déjà couramment admise parmi la noblesse française en une doctrine historique à part entière, affirmant avoir découvert la loi secrète de la chute des civilisations et promu

l'histoire à la dignité d'une science naturelle. Avec lui, la pensée raciale achevait son premier cycle, pour en entamer un second dont les influences devaient se faire sentir jusqu'aux années 20 de notre siècle.

 

(p.80) II - L'UNITÉ DE RACE COMME SUBSTITUT A L'ÉMANCIPATION  NATIONALE

 

En Allemagne, la pensée raciale ne s'est développée qu'après la déroute de la vieille armée prussienne devant Napoléon. Elle dut son essor aux patriotes prussiens et au romantisme politique bien plus qu'à la noblesse et à ses champions. A la différence du mouvement racial français qui visait à déclencher la guerre civile et à faire éclater la nation, la pensée raciale allemande fut inventée dans un effort visant à unir le peuple contre toute domination étrangère. Ses auteurs ne cherchaient pas d'alliés au-delà des frontières; ils voulaient éveiller dans le peuple la conscience d'une origine commune. En fait, cette attitude excluait la noblesse. (...)

Comme la pensée raciale allemande allait de pair avec les vieilles tentatives déçues visant à unifier les innombrables Etats allemands, elle demeura à ses débuts si étroitement liée à des sentiments nationaux d'ordre plus général qu'il est assez malaisé  de distinguer entre le simple nationalisme et un racisme avoué. D'inoffensifs sentiments nationaux s'exprimaient en des termes que nous savons aujourd'hui être racistes, si bien que même les historiens qui identifient le courant raciste allemand du XXe siècle avec le langage très particulier du nationalisme allemand ont curieusement été amenés à confondre le nazisme avec le nationalisme allemand, contribuant ainsi à sous-estimer le gigantesque succès international de la propagande hitlérienne. Ces circonstances particulières du nationalisme allemand changèrent seulement quand, après 1870, l'unification de la nation se fut effectivement réalisée et que le racisme allemand eut, de concert avec l'impérialisme allemand, atteint son plein développement. De ces débuts, un certain nombre de caractéristiques ont toutefois survécu, qui sont restées significatives au courant de pensée rociale spécifiquement allemand.

A la différence des nobles français, les nobles prussiens avaient le sentiment que leurs intérêts étaient étroitement liés à la position de la monarchie absolue et, dès l'époque de Frédéric II en tout cas, ils cherchèrent à se faire reconnaître comme représentants légitimes de la nation tout entière.

(p.88) C'est Haller qui, partant de cette évidence que les puissants dominent ceux qui sont privés de pouvoir, n'hésita pas à aller plus loin et à déclarer « loi naturelle » que les faibles doivent être dominés par les forts. Bien entendu, les nobles applaudirent avec enthousiasme en apprenant que leur usurpation du pouvoir non seulement était légale, mais encore obéissait aux lois naturelles, et c'est en fonction de ces définitions bourgeoises que, pendant tout le XIXe siècle, ils évitèrent les « mésalliances » avec un soin encore plus diligent que par le passé.

Cette insistance sur une origine tribale commune comme condition essentielle de l'identité nationale, formulée par les nationalistes allemands pendant et après la guerre de 1814, et l'accent mis par les romantiques (p.89) sur la personnalité innée et la noblesse naturelle, ont intellectuellement préparé le terrain à la pensée raciale en Allemagne. L'une a donné naissance à la doctrine organique de l'histoire et de ses lois naturelles; de l'autre naquit à la fin du siècle ce pantin grotesque, le surhomme, dont la destinée naturelle est de gouverner le monde. Tant que ces courants cheminaient côte à côte, ils n'étaient rien de plus qu'un moyen temporaire d'échapper aux réalités politiques. Une fois amalgamés, ils constituèrent la base même du racisme en tant qu'idéologie à part entière. Ce n'est pourtant pas en Allemagne que le phénomène se produisit en premier lieu, mais en France, et il ne fut pas le fait des intellectuels de la classe moyenne, mais d'un noble aussi doué que frustré, le comte de Gobineau.

 

III - LA NOUVELLE CLE DE L'HISTOIRE

 

En 1853, le comte Arthur de Gobineau publia son Essai sur l'Inégalité des Races humaines, qui devait attendre quelque cinquante ans pour devenir, au tournant du siècle, une sorte d'ouvrage-modèle pour les théories raciales de l'histoire. La première phrase de cet ouvrage en quatre volumes - « La chute de la civilisation est le phénomène le plus frappant et, en même temps, le plus obscur de l'histoire” - révèle clairement l'intérêt fondamentalement neuf et moderne de son auteur, ce nouvel état d'esprit pessimiste qui imprègne son oeuvre et qui constitue une force idéologique capable de faire l'unité de tous les éléments et opinions contradictoires antérieurs.

 

(p.92) Lorsque Gobineau commença son oeuvre, à l’époque de Louis-Philippe, le roi bourgeois, le sort de la noblesse semblait réglé. La noblesse n'avait plus à craindre la victoire du Tiers-Etat, celle-ci était déjà accomplie; elle ne pouvait plus que se plaindre. (...) Il /= Gobineau/ était seulement un curieux mélange de noble frustré et d'intellectuel romantique, qui inventa le racisme pour ainsi dire par hasard: lorsqu'il s'aperçut qu'il ne pouvait plus se contenter des vieilles doctrines des deux peuples réunis au sein de la France et que, vu les circonstances nouvelles, il devait réviser le vieux principe selon lequel les meilleurs se trouvent nécessairement au sommet de la société. (...)

(p.93) Petit à petit, il identifia la chute de sa caste avec la chute de la France, puis avec celle de la civilisation occidentale, et enfin... avec celle de l'humanité tout entière. Ainsi fit-il cette découverte - qui lui valut par la suite tant d'admirateurs parmi les écrivains et les biographes - que la chute des civilisations est due à une dégénerescence de la race, ce pourrissement étant causé par un sang mêlé, car dans tout mélange, la race inférieure est toujours dominante. (...) Il lui fallut près de cinquante ans pour devenir une gloire auprès de l'élite, et ses ouvrages durent attendre la Première Guerre mondiale et sa vague de philosophies de la mort pour jouir d'une réelle et large popularité.

Ce que Gobineau cherchait en réalité dans la politique, c'était la définition et la création d'une « élite » qui remplacerait l'anstocratie. Au lieu de princes, il proposait une « race de princes », les Aryens, qui étaient en danger, disait-il, de se voir submergés par les classes inférieures non-aryennes du fait de la démocratie. Le concept de race permettait d'introduire les « personnalités innées » du romantisme allemand et de les définir comme les membres d'une aristocratie naturelle, destinée à régner sur tous les autres hommes. Si la race et le mélange des races sont les facteurs (p.94) déterminants de l'individu - et Gobineau n'affirmait pas l'existence de sangs « purs » -, rien n'empêche de prétendre que certaines supériorités physiques pourraient se développer en tout individu, quelle que soit sa présente position sociale, et que tout homme d'exception fait partie de ces « authentiques fils et survivants... des Mérovingiens “, qu'il est l'un de ces « fils de rois ». Grâce à la race, une « élite » allait se former qui pourrait revendiquer les vieilles prérogatives des familles féodales au seul fait qu'elle avait le sentiment d'être une noblesse ; la reconnaissance de l'idéologie de race allait en soi devenir la preuve formelle qu'un individu était de « bon sang » , que du « sang bleu » coulait dans ses veines et qu'une telle origine supérieure impliquait des droits supérieurs. D'un même événement politique, le déclin de la noblesse, notre Comte tirait donc deux conséquences contradictoires: la dégénérescence de la race humaine et la constitution d'une aristocratie nouvelle et naturelle.

 

(p.95) Taine lui-même croyait fermement au génie supérieur de la « nation germanique», et Ernest Renan a probablement été le premier à opposer les «Sémites » aux «Aryens» en une « division du genre humain » décisive, bien qu'il reconnût en la civilisation la grande force supérieure qui détruit les originalités locales aussi bien que les différences de race originelles.

 

(p.108) /Auguste Comte en France/

... celui-ci exprimait son espoir de voir une humanité unie, organisée, régénérée sous l'égide - la présidence - de la France.

 

 

 

21:32 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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