17/09/2010

(suite)

 

 

 

 

 

FRANCE-RWANDA, MISSION IMPOSSIBLE ?

 

(p.520) C’est le géocide au Rwanda qui nous a fait prendre conoscience de ce dont la Françafrique était capable. (…) La France a été complice d’une monstruosité, elle ne veut pas encore l’admettre, et c’est pour cela que la Françafrique continue de nuire. Dans l’engagement rwandais de la France, on rencontre la plupart des ingrédients essentiels de la cuisine franco-africaine : l’irresponsabilité elyséenne, l’absence de contrôle des services secrets, le poids excessif du lobby militaro-africaniste, les trafics, le soutien à des dictatures claniques ou ethnistes, le syndrome de Fachoda, l’obsession francophone, etc., etc. Faire la vérité sur le Rwanda contraindrait à revoir de fond en comble le rapport de la France à l’Afrique, et un certain nombre d’institutions de la république.

 

(p.520) Le 7 décembre 1997, la commission d ‘enquête du Sénat belge sur les événements du printemps  au Rwanda adopte à l'unanimité, moins deux abstentions, un rapport remarquable, et remarqué. Les responsabilités des autorités belges dans le génocide n'y sont guère esquivées. La France est invitée à se livrer au même exercice de vérité. Du 12 au 15 janvier 1998, pour l'exact centenaire du l'accuse d'Émile Zola, Patrick de Saint-Exupéry publie dans Le Figaro une série de quatre articles exposant sans détour les implications françaises dans le génocide rwandais. Le 27 février, un groupe d'universitaires et de responsables d'ONG français 2 publie dans Libération Un appel réclamant une commission d' enquête parlementaire sur le rôle (p.521) de la France au Rwanda.

 

(p.522) Commentant la mise en place de la mission d'information, Jack Lang, ancien ministre de François Mitterrand, déclare le 9 avril 1998 à la commission des Maires étrangères, qu'il préside . «Il y a quelque chose d'exaspérant dans la mise en cause de la France par certains organes de presse et certains pays donneurs de leçons. [...] La France n'a pas à rougir de l'action qu'elle a conduite [au Rwanda] ". L'ancien ministre gaulliste Jacques Baumel assigne un but précis à cette mission, dont il est membre : son travail, mené «en toute objectivité>', devrait permettre de contrer « une campagne étrangère, en grande partie anglo-saxonne ", dirigée contre la France 3. Vice-président de la mission, le député pasquaïen Jacques Myard se fera durant neufmois le héraut de ces patriotes (4).

 

(p.523) Cependant, du début à la fin de leur travail, les vrais enquêteurs ont été sévèrement bridés. Sans doute fallait-il préserver quelques secrets d'État désagréables. Surtout, il n' était pas question de concéder un déplacement trop sensible du rapport exécutif-législatif, ni un trop vif éclairage des moeurs franco-africaines. La perception des contraintes imposées aux artisans de vérité permet de mieux déceler leurs apports dans le rapport.

Un premier biais est vite apparu : « La liste des 52 premiers témoins interrogés par la mission Quilès a dû faire l'objet d'un accord préalable de l'Élysée et de Matignon, qui ont imposé que

fonctionnaires et agents de l'État témoignent à huis clos (4) ". Un acteur-clef, Paul Barril, n'a pas été entendu : Paul Quilès déclarait à (p.524) qui voulait l'entendre que ce monsieur n'était pas sérieux. Le problème serait alors d'avoir confié à des gens pas sérieux des opérations

très dangereuses. Quant aux auditions publiques, j'ai évoqué le bilan amer qu' en a dressé le journaliste Rémy Ourdan. Il y eut, écrit-il, " beaucoup de sourires de connivence 1 " . c' est bien pourquoi nous doutions de la possibilité d'une investigation parlementaire.

Les rapporteurs de la mission, pourtant, n' ont pas raté le "pas sérieux" Barril. Discrètement, sans explication de texte, ils achèvent les tomes d'annexes par une série de documents montrant Barril en avocat du Hutu power, en train de se quereller avec le trafiquant

d' armes français Dominique Lemonnier. Les services français n'ignoraient rien des activités de ce dernier, ni de celles du colonel Cyprien Kayumba, fournisseur d' armes du Hutu power, opérant depuis Paris durant tout le printemps du génocide. Les mêmes annexes révèlent que le 18 juillet 1994 encore, le colonel faisait livrer une cargaison d' armes à Goma, à ceux qui avaient commis le génocide.

Alors, quand le texte du rapport entend se cantonner aux livraisons d' armes officielles de la France, on reste perplexe. Sur ces routes nationales, il est clair que la ligne jaune de 1'embargo et du génocide n'a pas été franchie (ou si peu). Mais une investigation douanière qui ignorerait délibérément les voies secondaires ne ferait pas sérieux. La France ne peut si aisément s' exonérer des livraisons clandestines qu'elle a couvertes ou organisées durant tout le second trimestre 1994. Elles se sont poursuivies durant l' été, sur l' aéroport de Goma, contrôlé par les forces de l'opération Turquoise... À ce sujet, les annexes du rapport parlementaire contiennent des documents explosifs. Comme si l'un des deux "blocs" de la mission avait relu et expurgé le rapport final, mais laissé l'autre "bloc" charger les annexes!

Cela n' a pas toujours été le cas. Il est écrit dans ces annexes (2) . " La mission a reçu des témoignages très émouvants qu'il ne lui est pas possible de publier ici en totalité. Elle a donc choisi, plutôt que de procéder à une sélection, de n'en présenter qu'un seul au nom de toutes les victimes du génocide". Le témoignage choisi, de Jeanne Uwimbabazi, est effectivement très émouvant. Mais la pieuse dédicace cache la censure des témoignages d'une autre rescapée, Yvonne Mutimura, et de son mari Pierre Galinier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21:02 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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