17/09/2010

(suite)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1967-1969

Biafra

Verschave François-Xavier, La Françafrique, Le plus long scandale de la République, éd. Stock, 1999

 

(p.137) En 1967, le Nigeria entrait dans une terrible tragédie. La décolonisation avait laissé une Fédération précaire, composée 'de trois régions et d'une multiplicité de peuples. Depuis un an, les luttes de pouvoir dégénéraient en pogroms inter-ethniques. Certains leaders ibos, emmenés par le lieutenant-colonel Odumegu Emeka Ojukwu, décidèrent la sécession du Sud-Est, leur région d' origine, sous le nom de « Biafra ». Ils la décidèrent, admet l'un des principaux collaborateurs d'Ojukwu, contre la volonté de la majorité des habitants de cette région, « y compris les Ibos » : la population en aurait « rejeté complètement l'idée si elle avait été consultée librement ». Mais la sécession av ait une forte odeur pétrolière : le « Biafra » était la principale zone de production du Nigeria - alors sixième producteur mondial, avant l'Algérie et la Libye.

 

Le tandem franco-ivoirien Foccart-Houphouët sauta sur ce qui lui parut une magnifique opportunité : on pouvait à la fois diviser le Nigeria, géant anglophone toisant des voisins (p.139) francophones dix fois moins peuplés, et damer le pion aux majors pétrolières anglo-saxonnes en ouvrant un boulevard à une nouvelle venue : Elf, filiale pétrolière des services secrets foccartisés.

(p.140) La scission du Nigeria sert ces perspectives. « Même sans parler en termes militaires, que pèserait une poussière d'États francophones devant ces deux puissances ? », le Nigeria et le Ghana, s'interroge le gaulliste Yves Guena. Jacques Foccart est aussi clair . « de mon point de vue, le Nigeria était un pays démesuré par rapport à ceux que nous connaissions bien et qui faisait planer sur ceux-ci une ombre inquiétante  ». Pour de Gaulle lui-même, « le morcellement du Nigeria est souhaitable  ». Par sa taille, ce pays est forcément suspect d'impérialisme envers une Afrique francophone balkanisée – une balkanisation délibérée, qui relègue cette Afrique sous la houlette de l'Empire français. (p.141) Le Nigeria, de surcroît, avait  poussé l'insolence jusqu'à rompre les relations diplomatiques avec Paris pour protester contre les essais atomiques français au Sahara. Impardonnable! À la première occasion, donc, l'Empire contre-attaque... Pour compléter l' ambiance, on peut noter que la sécession du Biafra est proclamée onze jours après le veto gaullien à l'entrée de la Grande-Bretagne dans la Communauté européenne.

L'aubaine biafraise suscite en fait une véritable « ligue latine » contre les Anglo-Saxons. Les visées françaises sont en effet soutenues par le Portugal de Salazar, qui conservait son empire africain contre l' avis américain, et par l'Espagne de Franco, qui possédait encore la Guinée équatoriale. C'est de la partie insulaire de cette colonie, Fernando Po , que partira vers le Biafra une grande part des approvisionnements en armes. Grâce aux excellents contacts de Mauricheau-Beaupré, le régime d'apartheid sud-africain et le pouvoir blanc rhodésien s' allient à cette coalition archéo-impérialiste du Sud-Ouest européen .

 

(p.141) Alors que la sécession, proclamée le 27 mai 1967, était en passe d'être réduite par le gouvernement nigérian, les mercenaires, les armes et les fonds secrets franco-africains ont prolongé durant trente mois une effroyable guerre civile, qui fit deux à trois millions de morts.

 

(p.142) Dès août 1967, Le Canard enchaîné (5) signale la présence au Biafra de « conseillers » européens « qui ressemblent à s'y méprendre à des barbouzes français dépendant de Jacques

Foccart, secrétaire général à la Communauté et à l'Élysée ».

(p.143) Le Canard n' a pas tort. On retrouve le colonel Roger Faulques, cet ancien officier du 11e Choc (le service Action du Sdece) qui, avec l'aval foccartien, avait commandé sept ans plus tôt les « affreux » du Congo. Aux côtés du leader de la sécession katangaise Moïse Tshombe, ces anciens militaires français, à peine sortis des guerres d'Indochine et d' Algérie, avaient constitué l' ossature de la « gendarmerie katangaise »* . Un cas de figure assez voisin de celui du Biafra : la France aidait une riche province minière à se détacher d'une ex-colonie vaste et fragile, émancipée par une métropole européenne concurrente. Roger Faulques, qui n'avait encore que le grade de commandant, dirigeait les opérations militaires des sécessionnistes katangais contre les forces de l'ONU. Selon Le Monde , il « s'était rendu tristement célèbre par son rôle lors des interrogatoires qui ont eu lieu à la villa Susini pendant la guerre d'Algérie.»

Un autre ancien mercenaire du Congo, le très médiatique Bob Denard, s' agite autour du Biafra. Blessé, il ne participe pas aux combats, mais il veille au recrutement et à la logistique. Il va s' affirmer comme le chef d'une milice foccartisante, pour trois décennies.

 

(*Cf. Roger Trinquier et Jacques Duchemin, Notre guerre au Katanga, témoignages présentés par J. Le Bailly, La Pensée moderne, 1963; France-Zaïre-Congo, 1960-1997 Échec aux mercenaires, Agir ici et Survie/L'Harmattan, 1997, p.22.)

 

(p.144) Les livraisons d’armes massives ont déjà commencé – dès les premiers succès de l’armée fédérale du Nigeria. (p.145) Le 13 juillet 1967, selon le mercenaire Rolf Steiner , un «premier avion français chargé de munitions " atterrit à Uli, au Biafra, « venant du Gabon ". L'ambassade américaine à Lagos signale la fourniture par l' armée française d'un bombardier

B26, « illégalement acheminé à Enugu, capitale du Biafra, par un équipage français  ".

À partir d'août 1968, des dizaines d'avions déversent sans arrêt des tonnes de matériel militaire sur les deux aérodromes - deux morceaux de route droite - que les Biafrais peuvent

encore utiliser. L'avance fédérale est stoppée brutalement. À Lagos, on manifeste contre la France. Mille tonnes d'armes et de munitions sont livrées en deux mois ! Libreville, Abidjan et Fernando Po sont les points de départ d'un véritable pont aérien. Ce que confirme Ojukwu : il y a «plus d'avions atterrissant au Biafra que sur n'importe quel aérodrome d'Afrique à l'exception de celui de Johannesburg". Une dépêche d' Associated Press précise : « Chaque nuit, des pilotes mercenaires transportent de Libreville au Biafra une vingtaine de tonnes d'armes et de munitions de fabrication française et allemande. [...] Les avions sont pilotés par des équipages français et l'entretien est aussi assuré par des Français  . "

Le journaliste Michel Honorin a suivi des mercenaires au Biafra. Il achève de tirer le portrait d'une France semi-officielle surprise en plein délit de trafic d'armes. « De trois à six avions [arrivent] chaque soir au Biafra. [...] Une partie (p.146) des caisses, embarquées au Gabon, portent encore le drapeau tricolore et l'immatriculation du ministère français de la Guerre ou celle du contingent français en Côte-d'Ivoire . »

Il ne s'agit pas que d'armes légères. La France fournit à l' armée biafraise 20 automitrailleuses et 16 hélicoptères . En 1969, le pilote suédois Carl-Gustav von Rosen, qui mène des attaques aériennes pour le compte des sécessionnistes, ne cache pas la provenance de son escadrille : il dispose, indique-t-il au Monde , de cinq avions Saab « équipés pour le combat, sur une base aérienne militaire proche de Paris ».

Cet afflux d'armes, cette noria d'avions-cargos et cet appui aérien installèrent durablement la guerre civile, décuplant le nombre des victimes. Le soutien diplomatique apporté au Biafra par le général de Gaulle en personne contribua à faire échouer les négociations de paix d'Addis-Abeba, durant l'été 1968 : adossée à ce personnage prestigieux, l'intransigeance biafraise écarta, selon le New York Times, « la dernière chance de mettre un terme à un sanglant jeu militaire qui pourrait être un suicide pour les Biafrais». En 1969 encore, alors que

Foccart, conscient de l'impasse, songeait à une relance des négociations, de Gaulle estimait « que le moment n'était pas venu, qu'il fallait aider les Biafrais à marquer des points sur le terrain, en sorte qu'ils puissent négocier en meilleure position».

 

L'appui diplomatique n'est qu'un élément, et pas le plus important, d'une campagne terriblement moderne, et à bien des égards prophétique, visant à capter la sympathie (p.147)

internationale. D'un côté, la misère de plus en plus tragique causée par la prolongation de la guerre civile suscitait un sursaut de générosité incontestable - celui des premiers French doctors, qui deviendront Médecins sans frontières -, de l'autre, une formidable intoxication médiatique et l'utilisation intensive du camouflage humanitaire aidaient à prolonger la guerre... Ralph Uwechue, délégué du Biafra à Paris parlait clairement d' une « conquête de l'opinion publique » française.

L'action psychologique fut conçue et menée, magistralement, par la société Markpress, basée à Genève . En dix-sept mois (de février 1968 à juin 1969), cette agence de publicité lança une série d'actions de presse dont l'édition abrégée comprend, en deux volumes, quelque 500 pages de textes, d' articles et de communiqués. Cette propagande permit aux thèses biafraises de tenir le haut du pavé, étouffant les arguments de Lagos. Le thème le plus martelé fut celui du «génocide » par la faim.

Pour y couper court, le gouvernement nigérian accepte, dès septembre 1968, qu'une équipe internationale de quatre observateurs, des officiers supérieurs canadien, suédois, polonais et anglais, vienne enquêter sur ces accusations. À l'unanimité, la commission conclut que « le terme de génocide est injustifié». En France, personne ne la croira. Personne ne signalera le traitement correct des prisonniers de guerre biafrais, ni des groupes ibos vivant dans les zones reconquises par l' armée fédérale.

(p.148) La propagande développe aussi l'image d'une guerre de religion : une marée de musulmans s'apprêterait à exterminer 14 millions de chrétiens biafrais. On oublie que, sur quinze membres du Conseil exécutif fédéral de Lagos, neuf sont chrétiens, et que le clivage de départ ressortait plus d'une exacerbation ethnique que du fanatisme religieux; après la capitulation du Biafra, l' amnistie aussitôt proclamée par Lagos viendra contredire les prédictions de « génocide » encore répétées par Ojukwu depuis son premier exil ivoirien.

Chevaliers blancs des chrétiens affamés, les mercenaires sont pleinement réhabilités. Leur chef, Bob Denard, retrouve (p.149) une virginité perdue au service de Mobutu : elle resservira

dans de futures aventures foccartiennes. La presse célèbre les exploits de ces baroudeurs, encadrant un peuple de résistants héroïques . C'est tout juste si elle ne leur confère pas l'aura des volontaires des Brigades internationales, trente ans plus tôt - bien que Franco fasse partie de la coalition pro-biafraise.

En France, une grande campagne de collecte de fonds. est lancée avec l'appui de la télévision publique, l'ORTF, et du gouvernement. Le présentateur sollicité reçoit 30 000 francs «pour galvaniser la générosité des Français en faveur du Biafra». Mais l'urgence humanitaire couvre le trafic d'armes. Significativement, à Paris, le Conseil des ministres du 12 juin 1968 a décidé simultanément l' embargo sur les armes et l'intensification de l'aide humanitaire. Le commandant Bachman, un officier suisse, déclare tranquillement à la Feuille d'Avis de Lausanne « être parti pour le Biafra sous le pavillon de la Croix-Rouge » et y avoir livré des armes.

Livraisons de vivres et de matériel de guerre sont intimement mêlées sous ce pavillon protecteur, et très rémunérateur (plus de 30 000 dollars par mois pour un chef de bord ) : (p.150) on fournit «pétoires et munitions en caisses de baby-food et lait concentré de la Croix-Rouge », raconte le docteur Ducroquet, un Foccartien de Libreville . L'opération est facilitée par une coïncidence : le délégué de la Croix-Rouge dans la capitale gabonaise n' est autre... que l' attaché militaire français, le colonel Merle.

Même l' Agence France-Presse l' admet, les avions-cargos chargés d'armes « atterrissent de nuit sur l'aérodrome d'Uliplus ou moins sous la protection des avions d'aide humanitaire (4)».

Ce qui n'empêche pas ces derniers de se voir imposer des « droits d'atterrissage », qui serviront à acheter des armes ...

Laissons Jacques Foccart résumer la méthode employée, avec le détachement de l'age et d'une insensibilité raffinée :

« Les journalistes ont découvert la grande misère des Biafrais. C'est un bon sujet. L'opinion s'émeut et le public en demande plus. Nous facilitions bien entendu le transport des reporters et des équipes de télévision par des avions militaires jusqu'à Libreville et, de là, par les réseaux qui desservent le Biafra . »

 

Tout rapprochement avec la « couverture » d'événements survenus un quart de siècle plus tard, du côté de Goma, au début de l'été 1994, ne saurait procéder que d'esprits malpensants. En 1994, le convoyage passera plutôt par Bangui, les médias seront dirigés vers les colonnes de réfugiés hutus affluant vers les militaires français, au Kivu. (p.151) Et l'émotion de l'opinion face à l'épidémie de choléra enfouira l'horreur du génocide. En Afrique, la France des « coups tordus » sait admirablement mêler les logistiques de la guerre et de la compassion. Cela ne date pas d'hier (le Rwanda) : dès le Biafra, berceau de la révolte humanitaire française, nous avons été manipulés dans les grandes largeurs. S' en souvenir fait partie du devoir de mémoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21:13 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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