17/09/2010

(suite)

 

 

 

 

C'est certainement parce que le temps est toujours très orageux quand la bombe explose finalement le 24 septembre, qu'elle n'est plus suspendue à un dirigeable à haute altitude, mais placée sur une barge dans le lagon de Fangataufa. Le sixième et dernier essai de l'année 1966, d'une secondebombe dopée, appelée Sirius, qui est deux fois plus puissante que Rigel, a lieu le 4 octobre à Moruroa, également sur une barge mouillée dans le lagon, devant le blockhaus de Dindon, en présence du gouverneur Sicurani. Pendant une conférence de presse à son retour à Papeete, il raconte, avec une franchise inattendue, qu'en survolant Fangataufa, il a constaté que toute la végétation était brûlée et que c'est parce que les cendres ont si fortement contaminé toute l'île, qu' il a fallu faire le tir Sirius à Moruroa.

La première preuve que la zone dangereuse est beaucoup plus vaste que celle interdite aux navires et avions a déjà été fournie une semaine après l'essai Aldébaran par l'O.R.T.F. et la presse locale, qui ont annoncé qu'un nuage atomique est d'abord passé au-dessus de l'île de Pâques, «où le coefficient de radioactivité a décuplé», et ensuite atteint le Chili, sans «plus revêtir un aspect très dangereux». Que le nuage ait pris cette direction s'explique facilement par l'élévation du champignon, produit par l'explosion de la bombe Aldébaran, qui a atteint le niveau stratosphérique, où, évidemment, le vent soufflait vers l'est.

Deux mois plus tard, le gouvernement chilien annonce que des techniciens du Laboratorio de Radioactividad Ambiental ont pêché des thons irradiés dans le courant de Humboldt, longeant la côte de l'Amérique du Sud. Cette irradiation inattendue a naturellement été causée par l'explosion de la seconde bombe Tamure, qui contrairement à la première, a eu lieu à très basse altitude dans la région très poissonneuse du Pacifique Sud, (p.219) traversée par un courant maritime tournant, liant les Tuamotu avec le Chili. En même temps, plusieurs nouveaux nuages atomiques, produits par les derniers essais français, passent au-dessus du Chili, mais si rapidement que les retombées sont insignifiantes. Puisqu' ils feront certainement le tour du globe, comme les nuages atomiques américains et russes l' ont fait dans l'hémisphère nord, il est cependant fort probable que le premier arrivera bientôt sur nos îles - mais de l'Ouest.

Ce qui est encore plus à craindre est évidemment que les alizés acheminent directement et rapidement vers Tahiti et les autres îles de la Société, une forte concentration d' isotopes, dont de l’iode 131 , avec une période «active» de huit jours, qui inhalé ou ingéré se concentre dans la thyroïde et provoque rapidement un cancer. C'est finalement au mois d'octobre, quelques jours après le dernier essai, que ces craintes sont confirmées, non par les autorités militaires ou civiles locales, mais par les ministres, chefs et notables des îles Cook voisines, avec lesquels les élus de Polynésie française entretiennent des rapports très amicaux, car il s'agit d'un peuple frère ayant presque la même culture et la même langue. Après un référendum organisé par les Nations Unies, l'Angleterre vient d'ailleurs de leur accorder une autonomie interne si complète et parfaite que tous nos politiciens la considèrent comme le modèle dont il faut s'inspirer pour réformer le statut de la Polynésie. Ceci les incite donc à visiter encore plus souvent leurs amis et parents de Rarotonga, la plus grande des îles Cook, où se trouve la capitale.

C'est au cours de l'une de ces visites à Rarotonga d'un groupe d'élus locaux, avec John Teariki comme guide et porte-parole, que leurs amis et collègues leur montrent des articles publiés dans la presse néo-zélandaise, qui révèlent que presque toutes les îles anglaises dans le Pacifique Sud ont été polluées depuis le mois de juillet par des retombées radioactives. Fait significatif, la contamination la plus terrible a eu lieu aux Samoa occidentales le 16 septembre, c'est-à-dire cinq jours après l'explosion de la bombe gaullienne Bételgeuse.

Comme il se doit, ces articles sont fondés sur des études faites par le service de contrôle des rayonnements ionisants néo-zélandais, le National Radiation Laboratory, qui avait déjà, au moment des essais anglais à Christmas, en 1957-58, chargé le personnel de toutes les stations météorologiques dans les douze archipels encore sous tutelle britannique, de faire des prélèvements et de les envoyer au laboratoire central à Christchurch. A (p.220) ce propos, c'est parce que le National Radiation Laboratory a régulièrement publié le résultat de ces analyses qu'à cette époque les Néo-Zélandais ont fortement désapprouvé la poursuite de ces essais, bien qu'ils aient été faits par leur «mère-patrie». Nous avons nous-mêmes aussitôt fait venir de Nouvelle-Zélande les derniers rapports de ce laboratoire, numérotés F21, F22 et F23, pour obtenir plus de précisions. La plus intéressante et effrayante est naturellement la dose exacte d'irradiation, constatée le 16 septembre 1966 à Apia, capitale des Samoa occidentales, car elle s'élève à 150 000 picocuries par litre d'eau de pluie, ce qui représente dix fois plus que la dose maximale admissible fixée par la Commission internationale de protection radiologique. Si des effets très nuisibles pour la santé de la population n' ont pas été remarqués à Apia pendant les semaines

suivantes, la raison n'est pas seulement qu'aucune enquête médicale n'a été faite, mais avant tout que, fort heureusement, l'eau contaminée, ramassée dans les citernes de la ville, a rapidement été diluée par des pluies successives plus propres.

Même si cette contamination énorme aux Samoa constitue un cas unique, il ressort des rapports du National Radiation Laboratory que toutes les autres îles où les météorologues néo-zélandais ont fait des prélèvements, ont aussi été touchées par les retombées radioactives des six essais français en 1966. Chiffrée en Bécquerel par kilomètre carré, la pollution est, par exemple, pour les îles Fiji de 6 620 Bq et, pour le royaume de Tonga de 2 860 Bq. Les chiffres pour la Nouvelle-Zélande, malgré son éloignement considérable de Moruroa, en longitude et en latitude, varient quand même entre 1 l 80 et 3 920 Bécquerels, tandis qu'ils étaient pour les années 1959 et 1963, alors qu'aucun essai atmosphérique n'avait eu lieu nulle part dans le monde, d'environ 600 Bq.

Un an plus tôt, le général Thiry a fait installer à Mahina, près de Papeete, un laboratoire radiologique, dépendant de la D.I.R.C.E.N., tellement bien équipé que les élus et les journalistes locaux ont souvent été invités à l'admirer. De plus, cette preuve monumentale que les Polynésiens sont protégés contre tout danger radioactif, comme l ' ont toujours affirmé les militaires et les scientifiques, est ouverte au public. Pour commencer, le but des recherches faites pendant la première moitié de l 'année 1966 a été d'étudier la radioactivité naturelle de l'environnement, de la population et de la nourriture - mais seulement à Tahiti. D'après les nombreux articles, publiés par les quotidiens locaux, (p.221) le laboratoire emploie pour ces études préliminaires quatorze

Polynésiens qui font, chaque mois, 600 prélèvements de légumes, de tubercules, de fruits, de poissons, de langoustes, de coquillages, de moules et de viande, qui sont desséchés à l'étuve, calcinés au four, pulvérisés, capsulés et finalement analysés par douze techniciens métropolitains. En même temps, l' état de l’ eau et de l’air est vérifié, aussi fréquemment, par des prélèvements et des filtrages.

Les recherches qui impressionnent le plus tout le monde sont cependant les analyses spectroscopiques de la radioactivité naturelle du corps d'une centaine de Tahitiens. Car ce genre d'analyse est fait en enfermant l'individu testé dans une grande boite de p1omb, où il reste allongé pendant une demi-heure. La seule chose un peu inquiétante est que les chercheurs, par plaisanterie, appellent cette caisse «cercueil».

Les techniciens et leurs assistants polynésiens utilisent, bien sûr, aussi souvent des compteurs Geiger pour examiner le sol , la flore, la faune et les êtres humains. Puisque ce genre de contrôle est très facile à faire, on aurait pu croire que le laboratoire distribue, prête ou vende des compteurs Geiger à tout le monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21:09 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.