17/09/2010

(suite)

 

 

 

 

 

Verschave François-Xavier, La Françafrique, Le plus long scandale de la République, éd. Stock, 1999

 

 

/RWANDA/

(p.16) En 1990, le régime du général Habyarimana est déjà mal en point. Une famine sévit. Le clan de l’épouse du président, Agathe, accapare les richesses du pays. Aux revendications tutsies s’ajoute l’opposition des Rwandais du Sud, exaspérés par ce clan familial, l’ akazu, issu du Nord-Ouest. Le 1er octobre, le FPR engage la lute armée. Le pouvoir rwandais joue son va-tout : la carte ethnique. Il lance la lutte finale des Hutus, « peuple majoritaire » authentique, contre ces étrangers » de Tutsis, ces « envahisseurs » qui, selon la (p.17) légende, auraient remonté le cours du Nil en des temps immémoriaux (1). Le slogan « Hutu Power !» cristallise le racisme.

À cette époque, François Mitterrand est secondé à la « cellule africaine » de l'Élysée par son fils Jean-Christophe. L'un et l'autre ont noué d'étroites relations avec la famille Habyarimana (le père, Juvénal, et le fils Jean-Pierre). Dès le 2 octobre 1990, le père Habyarimana téléphone au fils Mitterrand pour appeler la France à la rescousse. L'Élysée décide immédiatement d' envoyer plusieurs centaines de parachutistes au Rwanda : ils sont rapidement six cents, parfois plus d'un millier - sans compter les instructeurs militaires, un état-major de substitution, et une profusion d' agents secrets.

Les régiments français d'intervention « outre-mer " (Légion et Infanterie de marine) sont passés sans transition des guerres d'Indochine et d' Algérie au maintien de l' ordre post-

colonial. Leur histoire est parsemée d' épisodes guerriers presque inconnus (3): après 1962, seule émerge la superpro duction La Légion saute sur Kolwezi (4). En Algérie, l' armée

 

(1. Dominique Franche, dans Généalogie d'un génocide (Mille et Une Nuits, 1997), a

démonté la construction du mythe racial, à laquelle contribua voici un siècle la raciologie européenne, française et allemande. Il a montré que les premiers pères blancs évangélisateurs du Rwanda avaient été formés par des manuels d'histoire qui faisaient une interprétation raciale de la Révolution française : la revanche du peuple gaulois contre les nobles, descendants des Francs, des " envahisseurs" renvoyés au-delà du Rhin, à Coblence... Cf. aussi Claudine V idal, Sociologie des p..ssions, Karthala, Paris, 199I.

2. Sur les motivations de cette décision, cf. François-Xavier V erschave, Complicité

de génocide ? Lapolitique de la France au Rwanda, La Découverte, 1994, p. 10-19.

3. Depuis les indépendances africaines, l'armée française a effectué une vingtaine

d'interventions d'envergure au sud du Sahara (cf. Observatoire permanent de la

Coopération française, Rapport 1995, Desclée de Brouwer, 1995, p. 123-124) - sans

compter les interventions clandestines.

4. Sorti en 1981, le film s'inspire (très librement) de l'intervention des parachutistes français, en 1978, sur la ville minière zaïroise de Kolwezi (Katanga-Shaba), conquise par une rébellion " katangaise " venue de l' Angola. On imputa aux rebelles un massacre d'Européens. Ceux-ci ont été en réalité assassinés par les troupes de Mobutu, qui voulait hâter la décision, par le président Giscard d'Estaing, d'une intervention française salvatrice. Cf. France-Zaïre-Congo, 1960-1997 Échec aux mercenaires, Agir ici et Survie/L'Harmattan, 1997, p. 30-38.)

 

(p.18) française défendait « la France » contre « la guérilla subversive ». Depuis, la Ve République demande à l'armée de défendre " les intérêts français » et nos alliés contre une « guérilla subversive » à l' échelle continentale - entretenue bien sûr par « les ennemis de la France ", États-Unis en tête. Au Rwanda, les militaires français adoptent naturellement les

préjuges en noir et blanc des soldats et officiers auprès desquels ils combattent. Ils diabolisent l'ennemi . Ils inventent le terme de « Khmers noirs " pour désigner les rebelles du FPR.

Jean Carbonare a soixante-six ans, l'allure modeste et les cheveux blancs. Il revient du Rwanda, où il a participé à une Commission internationale d' enquête . Celle-ci a exhumé

des charniers et constaté de nombreux massacres de Tutsis - hommes, femmes et enfants. Son rapport dénonce les tueries systématiques organisées par la mouvance présidentielle, voire par l' entourage du général Habyarimana. Un bref reportage précède l'interview de Jean Carbonare sur le plateau de France 2. Il montre la Commission d'enquête au travail, les

charniers, le regard narquois de certains villageois, l'air « étonné" d'un bourgmestre devant la fosse commune mise au jour dans son propre jardin, les parachutistes français qui, sur les routes du pays, « assurent un semblant de calme ».

L'interview commence.

 

(1. « Les militaires, reconnaît-on en haut lieu, ont fait du Rwanda une affaire personnelle." Citation d'un haut responsable - anonyme - par Patrick de Saint-Exupéry dans son enquête La France lâchée par l'Afrique (Le Figaro du 2210611994).

Le 22 juin 1994, escortant deux émissaires du FPR au ministère de la Défense, Gérard

Prunier y croise de ces officiers " faucons ". " Il fallut la présence d’un officier supérieur pour éviter une confrontation physique " (Rwanda : le génocide, Dagorno, 1997, p.344).

2. La Commission internationale sur les violations des droits de l'homme au Rwanda a séjourné au Rwanda du 7 au 21 janvier 1993. Elle était composée de quatre organisations humanitaires : la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), Africa Watch (département de Human Rights Watch), le Centre international des droits de la personne et du développement, et l'Union interafricaine des droits de l'homme. Elle a établi un rapport de 124 pages (mars 1993).)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20:54 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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