17/09/2010

(suite)

 

 

(p.29) Dix jours plus tôt, le général Jean-Pierre Huchon, qui commande alors depuis un an la coopération militaire franco-africaine, a reçu dans son bureau parisien l'un des principaux

responsables des FAR, le lieutenant-colonel Ephrem Rwabalinda. Dans son compte rendu, celui-ci résume ainsi les «Avis et considérations du général Huchon » .

 

« a. Il faut sans tarder fournir toutes les preuves prouvant la légitimité de la guerre que mène le Rwanda de façon à retourner l' opinion internationale en faveur du Rwanda et pouvoir reprendre la coopération bilatérale. Entretemps, la maison militaire de coopération prépare les actions de secours à mener à notre faveur.

« Le téléphone sécurisé permettant au Général Bizimungu et au Général Huchon de converser sans être écouté (cryptophonie) par une tierce personne a été acheminé sur Kigali.

Dix-sept petits postes A sept fréquences chacun ont été également envoyés pour faciliter les communications entre les unités de la ville de Kigali.

« Ils sont en attente d'embarquement à Ostende. Il urge de s'aménager une zone sous contrôle des FAR où les opérations d'atterrissage peuvent se faire en toute sécurité. La piste de Kamembe a été reconnue convenable aux opérations à condition de boucher les trous éventuels et d'écarter les espions qui circulent aux alentours de cet aéroport.

« b. Ne pas sous-estimer l'adversaire qui aujourd'hui dispose de grands moyens. Tenir compte de ses alliés puissants.

« c. Placer le contexte de cette guerre dans le temps. La guerre sera longue.

(p.30) « d. Lors des entretiens suivants au cours desquels j'ai insisté sur les actions immédiates et à moyen terme, attendues de la France, le général Huchon m'a clairement fait

comprendre que les militaires français ont les mains et les pieds liés pour faire une intervention quelconque en notre faveur à cause de l'opinion des médias que seul le FPR

semble piloter. Si rien n'est fait pour retourner l'image du pays à l' extérieur, les responsables militaires et politiques du Rwanda seront tenus responsables des massacres commis au Rwanda.

« Il est revenu sur ce point plusieurs fois. Le gouvernement français, a-t-il conclu, n'acceptera pas d' être accusé de soutenir les gens que l'opinion internationale condamne et qui ne se défendent pas. Le combat des médias constitue une urgence. Il conditionne d'autres opérations ultérieures /.../.»

 

Le général Huchon, à l'état-major de l'Élysée, puis au ministère de la Coopération, dirigea avec le général Christian Quesnot l'engagement militaire de la France au Rwanda. Même s'il est considéré comme l'un des partisans les plus engagés de la guerre contre le FPR (1990-1993), il est probable qu'il n'imaginait pas l'horreur du génocide. Quand celui-ci advient, suivi jour par jour par les services de renseignement français, il aurait pu avoir une réaction de recul horrifié devant le crime inouï de ses « alliés » et « frères d'armes ». Non. Il préfère s'inquiéter de leur mauvaise presse. Les gros titres sur les massacres interdisent aux Français d'aider trop

ouvertement le camp du génocide à gagnerla guerre. Ils ne les empêchent pas de pourvoir abondamment, par des canaux clandestins, à son approvisionnement en armes et munitions .

 

(p.31) Car, sur fond de négation du génocide, « la guerre sera longue ». Ce propos prêté au général Huchon fait frémir. Dès juillet 1994, lorsque le service d'information des armées, le

Sirpa, aura gagné avec l'opération Turquoise la bataille des médias, l'armée française pourra favoriser le repli de tout l' appareil du Hutu Power. Elle collaborera avec Clément

Kayishema, le préfet-boucher de Kibuye, sous l'administration duquel le génocide fit plus de 100 000 victimes. Elle transportera dans ses hélicoptères le « cerveau » présumé du génocide, le colonel Bagosora, et le chef des milices Interahamwe, Jean-Baptiste Gatete . Etc.

 

L'opération Turquoise fut ainsi un formidable trompe-l' oeil. L'alibi humanitaire ne trompait que les caméras complaisantes. Le corps expéditionnaire français était équipé de véhicules blindés, pour le combat. Il s'avéra souvent incapable de transporter et sauver les survivants Tutsis qu'il découvrait : drôle d' opération humanitaire! Les organisateurs du génocide

préparèrent un accueil triomphal aux troupes françaises. Leur station de radio, RTLM

(« radio-machette »), avait même pensé aux détails. Plusieurs jours avant l'arrivée des Français, elle diffusait des messages du genre : « Vous, les filles hutu, lavez-vous et mettez une belle robe pour accueillir nos alliés français. Toutes les filles tutsi sont mortes, vous avez vos chances . »

 

L'état-major n'était pas seul à favoriser l'accomplissement du génocide. L'Élysée cautionnait l'engagement des militaires. Il organisait aussi le soutien diplomatique (aux Nations unies notamment) du « gouvernement provisoire » mis en place par le Hutu Power. Au cours de la troisième semaine d'avril, il parvint avec Mobutu à torpiller une réunion des pays de la région, en Tanzanie, pour réagir au (p.32) drame rwandais. Le 9 mai (le jour même où le général

Huchon recevait l'émissaire des FAR), Bruno Delaye, le Monsieur Afrique de l'Élysée, confiait . « Nous ne voulons en aucun cas de ces rencontres en Tanzanie. La prochaine doit

avoir lieu à Kinshasa [au Zaïre]. Nous ne pouvons laisser les pays anglophones [de l'Est africain] décider dufutur d'un pays francophone. Nous voulons que Mobutu revienne au premier plan, il est incontournable, et nous allons yparvenir avec cette histoire du Rwanda 1. » Le génocide comme marchepied de la grande géopolitique française !. Une réaction rapide des États de la région aurait pu éviter des centaines de milliers de morts. Mais ces suppliciés ne comptaient pas face au «futur francophone du Rwanda. « Peut-on sérieusement imaginer,

s'insurge la journaliste belge Colette Braeckman, que la défense de la francophonie puisse coïncider avec la protection d'un régime digne des nazis  ? »

 

Le 27 avril, au milieu du génocide, Jean-Bosco Barayagziwa, leader du parti extrémiste CDR - aiguillon du basculement d'une part importante des élites rwandaises dans l'idéologie raciste du Hutu Power -, était reçu officiellement à l'Élysée, à Matignon et au Quai d' Orsay, par François Mitterrand, Édouard Balladur et Alain Juppé . Pourquoi s' en offusquer ? « Dans ces

pays-là, un génocide, c'est pas trop important », confiera le Président à des proches, durant l'été 1994 .

Un an plus tard, le ministre de la Justice belge a rédigé une lettre « indignée » à son collègue français Jacques Toubon à propos des fréquents séjours en France du colonel Bagosora , - accusé d' être, en quelque sorte, le Hitler du (p.33) génocide rwandais. En 1997,1' avocat Éric Gillet, coordonnateur pour le Rwanda et le Burundi à la Fédération internationale des Droits de l'homme, constatait que, pour les coupables présumés du génocide, « le havre le plus sûr reste la France. Une personne arrêtée peut être libérée sous les prétextes juridiques les plus invraisemblables ». Quant aux responsables du génocide, comme le général Augustin Bizimungu, ils viennent « pour consultation ». Leurs troupes demeurent si utiles aux grandes manoeuvres franco-africaines ! Durant l' été 1997, elles ont aidé le général Denis Sassou Nguesso, un grand ami de Jacques Chirac, à reconquérir le Congo et son pétrole ...

 

Au bout de cette logique, on trouve une réunion interministérielle, mi-juillet 1996, à l'hôtel Matignon. Il s' agit de décider la position de la France sur la création d'une Cour criminelle internationale (CCI) permanente, capable de juger les crimes de génocide et contre l'humanité. C' est le grand enjeu juridique de cette fin de siècle, le premier pas vers un minimum de prévention des forfaits les plus abominables. Certes, la pénalisation ne suffit pas (on l' a vu au Cambodge, en Bosnie et au Rwanda), mais au moins elle désigne le mal. Dans son livre L'État criminel , Yves Ternon a raconté ce qui s' est réellement passé à Genève en 1948, lors de la discussion des conventions sur la prévention et la répression des crimes de génocide et des crimes contre l'humanité : les États ont demandé à leurs représentants de trouver les discrètes

dispositions qui rendraient ces conventions inapplicables.

Saisies à propos de crimes commis au Rwanda et en Bosnie, (p.34) les juridictions françaises ont, à plusieurs reprises, confirmé cette inapplicabilité ...

 

 

 

 

 

 

 

 

20:52 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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