17/09/2010

(suite)

 

 

(p.525) / censure des témoiganges d’une rescapée, Yvonne Mutimara, et de son mari Pierre Galinier/

Cette censure n' est pas un hasard, elle a été discutée 3. Paul Quilès en personne avait vivement apostrophé Yvonne Galinier, pour la dissuader de se faire entendre. J'ai cité plus haut le témoignage de cette (p.526) ancienne employée de la coopération française, sauvée in extremis par un convoi de l' ONU. Elle a vu et vécu des choses gênantes : - elle a assisté à des contrôles d'identité ethniques effectués par des soldats français;

- elle a vu des militaires français qui violaient des filles sur la route ;

- elle affirme que des militaires français entraînaient des miliciens Interahamwe (accusation que balaie la mission) ;

- son compagnon coopérant, devenu son mari, explique comment les autorités françaises ont plusieurs fois refusé de sauver Yvonne, leur employée tutsie; il a trouvé un colonel belge moins insensible;

mais sa femme donne le nom de quatre autres Rwandais travaillant pour la France, abandonnés aux tueurs avec leur famille. Que la mission n' ait pas voulu publier ce double témoignage, on peut le comprendre... Fallait-il habiller cette esquive de la mémoire

des victimes ?

Il y a d'autres choix étonnants parmi les personnes auditionnées. Il n'a pas été possible d'obtenir de Paul Quilès l'audition de témoins importants, tels Jean-François Bayart, Thérèse Pujolle ou Rakyia Omaar 1. Sur quatre Rwandais auditionnés, trois sont d' anciens

ministres ou ambassadeur du général Habyarimana.avaient copie.

Je ne redirai pas à ce stade tous les signes de l'intense pression exercée par l'État-major sur l'Élysée, mais aussi sur une partie de la majorité gouvernementale. L'affaire de la Cour pénale internationale est suffisamment édifiante. À supposer que le « grand chantage " exposé par Jean-Paul Cruse 2 ne se soit pas exercé exactement comme il l' a dit, tout s' est passé comme si quelque chose de cet ordre avait eu lieu. Les auditions des militaires ont été répétées et calibrées. Le travail de la mission a été minutieusement contrôlé par une cellule ad hoc du ministère de la Défense.

Le "bloc" qui souhaitait la vérité à l'intérieur de la mission a subi diverses formes de pression et de brouillage. Il a été englué, selon le propos de Gérard Prunier déjà cité, dans une série « de combats d'arrière-garde menés par des gens qui, au Rwanda, se sont mouillés au-delà de l'imaginable et qui relèvent des tribunaux ordinaires 3 ". Sous-entendu : il y a eu d' énormes dérapages - notamment chez ces militaires des forces spéciales et ces officiers de renseignements dont parle Jean-Paul Cruse -, et ils ont été couverts.

Cet « au-delà de l'imaginable " a visiblement rebuté la mission d'information. Elle n' a guère approfondi l'inquiétante déclaration recueillie par Patrick de Saint-Exupéry auprès d'" un responsable militaire officiellement et directement en prise avec les événements" :

"Dès le 23 janvier 1991, je m'aperçois qu'une structure parallèle de commandement militaire français a été mise en place. A cette époque, il est évident que l'Élysée veut que le Rwanda soit traité de manière confidentielle (4)".

 

Citant plus haut cette phrase-clef, j' ai exposé comment, en l' absence de contre-pouvoirs, le fonctionnement monarchique de la Ve République, couplé à l'influence d'un lobby "africain" au sein de l'État-major, a permis de mener une guerre secrète. Un ensemble de forces spéciales a pu être mobilisé, plus ou moins hors hiérarchie, une sorte de garde présidentielle 5, immergée dans la nébuleuse des servcies secrets (DGSE, DRM, COS, CRAP, DPSD, etc.).

 

(p.529) À propos des implications françaises dans le génocide rwandais, plaider seulement l' « erreur " d' appréciation n' est pas seulement une offense au devoir de mémoire : cela décrédibilise la France. Personne à l'étranger ne croit en son innocence au Rwanda 1. La presse hexagonale n'y croit plus 2. Quant aux coupables, leur religion est faite :

« Quand nous aurons gagné, les parachutistes français nous rejoindront à Kigali. La France nous soutient!" Voilà le genre de propos tenus [en

1998] par les miliciens hutus à la population (3) ».

Compte tenu des attaches françafricaines d'une partie de la majo-

rité gouvernementale, il était difficile d'espérer davantage, en 1998,

d'une telle mission parlementaire. Avec des militants et des chercheurs, nous continuons d' animer le Comité vérité sur le Rwanda. Des pans essentiels de cette vérité, encore enfouis, finiront par surgir. Il est nécessaire de maintenir une fonction de veille.

D'aucuns estiment que l'on peut refermer le chapitre des responsabilités françaises pour s'attaquer, par exemple, à celles des Nations unies - qui ont produit fin 1999 un rapport sévère sur leurs manquements en 1994. L'idée, intéressante en soi, est de militer pour un renforcement des capacités de réaction de l' ONU Pour le moment, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité continuent de jouer un rôle déterminant dans le blocage ou l'évolution de l'institution. Dans cet attelage, Paris a su, selon les thèmes et les époques, jouer un rôle efficace de frein ou de moteur. Ceux qui pensent que l' on peut fermer dès maintenant le dossier franco-rwandais 4 sous-estiment l'hypothèque qu'il continue de faire peser sur les initiatives françaises. De toute façon, prévient le juge belge Damien Vandermeersch, chargé des dossiers belgo-rwandais (5) :

 

1. Voir chapitre suivant. Selon Human Rights Watch et la FIDH, le rapport de la mission parlementaire française est « bien loin d'établir la responsabilité des divers décideurs politiques et militairess (Aucun témoin ne doit survivre, rapport cité, p. 890).

 

 

 

 

 

 

 

 

21:01 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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