17/09/2010

(suite)

années 1930

torture coloniale

La torture routinière de la République coloniale.

par Alain Ruscio - Historien, auteur, notamment, de La Guerre française d'Indochine (1945-1954). Les sources de la connaissance, éditions Les Indes savantes, à paraître en 2001.

article paru dans Manière de voir n°58 - juillet / août 2001

"LA TORTURE JUDICIAIRE, l'affreuse torture du Moyen Age, sévit non seulement à Madagascar, mais au Tonkin et au Soudan français." Ce témoignage du député Paul Vigné d'Octon date de... 1900 (1). Preuve, si besoin est, que la torture n'a pas commencé avec le général Massu. Pas plus qu'elle ne s'est limitée à l'Afrique du Nord.

Certes, durant la guerre d'Algérie, entre 1954 et 1962, la torture a été crescendo un moyen massif de terreur, allant bien au-delà des rangs nationalistes ou "rebelles". La focalisation du débat en cours sur cette guerre à nulle autre pareille est donc largement justifiée, mais c'est l'ensemble de la colonisation qui doit être remis en ques­tion. La France officielle, de la monarchie de Juillet (1830) à la répu­blique de Mai (1958), a organisé, suscité ou laissé faire, selon les cas et selon les périodes, l'usage de la torture, de Hanoï à Nouméa, de Tananarive à Dakar, de Rabat à Tunis.

Pour expliquer une telle généralisation, il faut revenir au coeur des mentalités coloniales (2). La conquête achevée, la" pacification " assurée, la France coloniale, imprégnée dans toutes ses fibres de sa " mission » (délivrer des territoires entiers du règne des ténèbres), est persuadée qu'elle est en train de réussir. Elle est fière de son bilan. Les "masses indigènes" lui sont reconnaissantes. Elles profitent de la " paix française », qu'elles peuvent comparer aux misères et aux injustices du passé. Si, malgré tout, mouvements de protestation il y a, ils sont provoqués par des " meneurs " manipulés par " l'étranger " trouvant quelque trouble intérêt à menacer l'harmonie. Ces fauteurs de troubles ne représentent, par définition, qu'une infime minorité. La répression se transforme donc, non une manifestation de brutalité contre un peuple, mais un acte d'autodéfense contre des éléments malsains, la lie (politique et sociale) de la population.

 

Isoler les germes menaçants

LA TORTURE EST FILLE NATURELLE de cet argumentaire: pour éviter que la lèpre attaque un organisme présumé sain, il faut isoler les germes menaçants, les extirper de l'organisme. En 1933, Albert de Pouvourville, grande plume indochinoise, écrivain très connu des cercles coloniaux, écrit: " Il est évident qu'il ne sera jamais possible de rallier les nationalistes irréductibles. Il n'y a pas, en ce qui concerne cette catégorie d'individus, de réforme qui tienne (...). La seule poli­tique à suivre à leur égard est celle de la répression impitoyable (...). Tout indigène qui se pare de l'étiquette révolutionnaire doit être hors la loi; il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque à ce sujet. Il est heureuse­ment certain que le nombre de ces irréductibles n'est pas élevé, quelques centaines au plus pour le Nord-Annam, mais ils sont très ardents. Ce nombre augmenterait très vite si, par une générosité mal calculée, nous commettions la faute de composer avec eux, de leur témoigner de l'indulgence (3). » Et comment faire, sinon utiliser d'emblée les méthodes les plus violentes pour isoler de tels germes ? Parlant ainsi, le colonisateur construit lui-même le piège dans lequel il va s'enfermer. Il met sur la réalité (une nation rebelle) un masque opaque (le grand mythe de la minorité agissante). Seulement voilà : cette" minorité " est de plus en plus nombreuse et de plus en plus agissante. Plus le mouvement national croît, plus le divorce entre dis­cours colonial et réalité est criant.

Dès la période de la conquête, il n'est pas rare que l'on ait recours à des méthodes d'interrogatoires cruelles. Petit à petit, l'habitude de violenter les suspects, sous n'importe quel motif, s'installe. Comme l'écrit Alexis de Tocqueville, au tout début de l'occupation de l'Algérie: « Du moment où nous avons admis cette grande violence de la conquête, je crois que nous ne devons pas reculer devant les violences de détail qui sont absolument nécessaires pour la consolider (4). » Détail, le mot sonne étrangement à nos oreilles...

En Indochine, l'affrontement atteint un premier paroxysme. Dans les années 1930, les prisons débordent. Accompagnant Paul Reynaud, le ministre des colonies, Andrée Viollis, journaliste alors fort célèbre et peu suspecte d'extrémisme, rapporte de son voyage un livre explosif, Indochine S.O.S. (5) « Il y a, écrit-elle, des tortures qu'on peut appeler classiques: privation de nourriture avec ration réduite à trente grammes de riz par jour; coups de rotin sur les chevilles, sur la plante des pieds, tenailles appliquées aux tempes pour faire jaillir les yeux des orbites, poteau auquel le patient est attaché par les bras et suspendu à quelques centimètres du sol, entonnoir à pétrole, presse de bois, épingles sous les ongles, privation d'eau, particulièrement douloureuse pour les torturés qui brûlent de fièvre. » « Classique », en effet.

Mais il y a plus « moderne ». La torture à l'électricité est, déjà, formellement attestée: « Attacher un bout de fil de fer au bras ou à la jambe, introduire l'autre bout dans le sexe; relier un fouet aux fils de fer entrelacés à un courant électrique; attacher une des mains du pré­venu par un fil métallique que l'on branche ensuite sur le circuit »... Et Andrée Viollis de préciser que ces pratiques sont devenues journa­lières dans certains commissariats.

Ainsi, les « gégéneurs » d'Alger n'ont rien inventé. Dans les années 1930, sous les tropiques, à l'abri du drapeau français, toutes ces méthodes dégradantes existaient bel et bien... Les explosions nationalistes de l'après-seconde guerre mondiale vont accroître ces pratiques. Sétif 1945, Indochine 1946, Madagascar 1947... partout, le système colonial se fendille, partout la réponse est la même.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21:25 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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