17/09/2010

(suite)

 

 

(p.19) Bruno Masure : « [...] On vient de voir des images tout à fait effrayantes, et vous avez d'autres témoignages à donner sur ces violations des droits de l'homme assez terribles ».

 

Jean Carbonare : « Oui. Ce qui nous a beaucoup frappés au Rwanda, c'est à la fois l'ampleur de ces violations, la systématisation, l'organisation même de ces massacres.

On a parlé d'affrontements ethniques, mais en réalité il s'agit de beaucoup plus [...] : c'est une politique organisée que nous avons pu vérifier [...]. On sent que, derrière tout ça, il y a un mécanisme qui se met en route. On a parlé de purification ethnique, de génocide, de crimes

contre l'humanité dans le rapport que notre Commission a établi, et nous insistons beaucoup sur ces mots ».

 

Bruno Masure : « Alors, ce que vous dites, c'est qu'à la différence de ce qui se passe actuellement dans l'ex-Yougoslavie où on est un peu, malheureusement, spectateurs, là nous pouvons avoir un rôle beaucoup plus actif nous pouvons agir sur l'événement ? "

 

Jean Carbonare : « Oui. Deux choses m'ont frappé. D'abord, l'implication du pouvoir [rwandais]. [...] Tous les membres de la mission sont convaincus qu'il y a une responsabilité très grande, jusqu'à un niveau élevé dans le pouvoir. Notre pays, qui supporte militairement et

financièrement ce système, a aussi une responsabilité."

Après avoir cité le cas d'une femme qui a perdu ses quatre fils, il poursuit : «Les femmes de la minorité tutsie voient leurs maris, leurs frères, leurs pères tués. Elles sont ensuite comme des bêtes, abandonnées, violées, maltraitées. [...] J'insiste beaucoup, nous sommes (p.20) responsables. Vous aussi, monsieur Masure, vous pouvez faire quelque chose, vous devez faire quelque chose... "

 

Jean Carbonare est très calme, sa voix est douce, mais elle se tord soudain en un sanglot - comme si, quatorze mois à l'avance, il pressentait ce qui allait advenir du Rwanda. Sur le plateau, l' équipe du journal télévisé est saisie par cette charge d' émotion tout à fait inhabituelle. L'interruption est très brève. Ce n'est pas un épanchement. Jean Carbonare se

reprend et achève sa phrase :

« ... pour que cette situation change, parce qu'on peut la changer si on veut. On a trouvé des femmes terrées au fond de la forêt depuis des semaines avec leurs enfants ». Il poursuit, mais on entend les larmes remonter à fleur de voix. « On peut faire quelque chose pour elles. Notre

gouvernement, en pesant sur les autorités de ce pays, qu'il assiste militairement et  financièrement, peut très rapidement... En Yougoslavie, en Somalie, c'est un peu différent, c'est une situation qui nous échappe. Mais là on peut faire beaucoup. Nous-mêmes, et en entraînant aussi nos partenaires de la Communauté européenne et du monde occidental ".

 

Cette prophétie en direct n'aura pas de suite. Jean Carbonare croyait encore qu'il était possible de convaincre l'exécutif français de changer de politique au Rwanda. Il n'a pas tout dit ce soir-là. Peut-être aurait-il dû déclarer tout cru devant les millions de téléspectateurs de la chaîne publique ce qu'il confiera en août 1994 au Nouvel Observateur (après le génocide) :

« J'ai eu deux grands chocs dans ma vie. Le premier, lorsque j'ai découvert qu'en Algérie on avait institutionnalisé la torture. Le deuxième, enjanvier 1993, quand (p.21) j'ai vu des instructeurs français dans le camp militaire de Bigogwe, situé entre Gisenyi et Ruhengeri. C'est là qu'on amenait des civils par camions entiers. Ils étaient torturés et tués, puis enterrés dans une fosse commune que nous avons identifiée près du cimetière de Gisenyi  ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20:54 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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