17/09/2010

(suite)

 

 

 

 

Or ce n'est pas le cas et ce qui est encore plus regrettable est l'interdiction qui existe maintenant en Polynésie française d’introduire, importer , vendre et utiliser ce genre d' instruments qui, seuls, permettent de constater, si une irradiation a eu lieu. Avec une impatience grandissante, nous avons été obligés d'attendre, sans savoir pourquoi, jusqu'à la tin du mois de septembre, quand cinq bombes avaient déjà explosé, que le laboratoire de Mahina rende publics les résultats de ses recherches sur la radioactivité artificielle. En t'ait, il ne s'agit pas d'un rapport scientifique, mais tout simplement d'une déclaration que le directeur du laboratoire, le Dr. Roger, fait à la presse, que LES RADIATIONS N'ONT PAS AUGMENTE DEPUIS LES EXPLOSIONS NUCLEAIRES, qui est le titre s'étalant sur deux pages dans le numéro du 29 septembre du Journal de Tahiti. La partie principale de son assertion n'est qu'une répétition un peu élaborée de ce titre :

«Toutes les mesures prises depuis un an continuent de l’être. Elles ont mis en évidence que la radioactivité de l’air polynésien, des fruits, des animaux et des habitants eux-mêmes n’a pas varié d'un milli-curie, à la suite des explosions, tant les quantités libérées par la plus puissante des bombes sont inférieures à la radioactivité naturelle qui nous entoure et dans laquelle nous (p.222) vivons fort bien.»

On comprend donc très bien que les élus polynésiens, quelques semaines plus tard, après avoir étudié les rapports du National Radiation Laboratory néo-zélandais, demandent au docteur Roger de publier également un rapport scientifique sur l' irradiation nucléaire, non seulement à Tahiti mais partout en Polynésie et surtout dans les huit atolls des Tuamotu, où le Service mixte de contrôle biologique avait installé des «postes périphériques» en juin. Ce qu'il promet de faire sans jamais tenir sa promesse !

Même si les chercheurs du laboratoire de Mahina avaient pu prouver que les radio-éléments résultant des six essais de 1966, par une chance extraordinaire, ont chaque fois sauté par-dessus les îles françaises pour ne tomber que sur les îles anglaises et les pays sud-américains, il n'y a aucune raison de croire, et personne ne le fait, que si de nouveaux essais ont lieu, le plutonium, le strontium, le césium et l'iode se comporteraient de la même manière patriotique. Par conséquent, tout le  monde à Tahiti est effrayé d'apprendre le 17 octobre, que l'amiral Lorrain a fait la veille, pendant une conférence de presse, la déclaration suivante, également reproduite le 18 octobre dans Le Monde :

« Les essais recommenceront l'année prochaine au mois de juin, lorsque les vents redeviendront favorables. Plusieurs expériences sont prévues, mais elles seront de moindre intensité que celles réalisées cette année et les engins atomiques seront suspendus à des ballons. Cette campagne aura pour but de préparer la série d'essais thermonucléaires de 1968. L' un des problèmes qui vont se poser lors des prochaines expériences sera celui de la décontamination des lieux, dans les délais les plus brefs, entre deux expériences. En effet, Moruroa ne pourra pas être habité avant novembre et Fangataufa pas avant le mois de janvier.

Et pourtant, le plutonium libéré au cours de l'expérimentation dite Tamure a déjà été fixé avec du goudron au fond du lagon de Moruroa. à quelques kilomètres du point Denise. La France devra construire sur ces atolls des sols plus faciles à décontaminer. Un sol en ciment peut se nettoyer ; il n'en est pas de même avec les coraux qui forment les atolls.»

 

(p.223) Depuis encore plus longtemps que les retombées radioactives, les retombées politiques résultant de l'implantation du C.E.P. posent un problème aussi grave, car les militaires, techniciens et Ouvriers

métropolitains, qui tous ont le droit de voter, influencent de plus en plus fortement les élections, comme par exemple dans le cas des élections présidentielles en décembre 1965.

(p.238) Mais parmi les 1 500 Polynésiens qui travaillent sur les sites, des centaines sont envoyés en 1967 à l'hôpital militaire à Papeete pour subir un traitement médical, parce qu'ils ont été irradiés. Beaucoup d'habitants des îles Tuamotu souffrent aussi des maux nucléaires typiques comme des nausées, des cataractes, des eczémas et des pertes de cheveux. De plus, Teariki reçoit vers la fin de l’année un document qui prouve que la zone dangereuse, surveillée par la marine nationale, est beaucoup plus vaste que les AVURNAMS et NOTAMS l'indiquent. Cette preuve est fournie par l'abbé Jean Toulat, qui, suite à la condamnation par le Vatican II des armes nucléaires, lutte vaillamment contre les essais français en Polynésie. Il a eu, par exemple, la bonne idée

d' interroger en France des officiers et des techniciens qui ont travaillé pour le C.E.P. sur les sites et dont plusieurs font des révélations effrayantes. Voici le témoignage du sergent-pilote d'hélicoptère dans l'Aéronavale, Philippe Krynen, que l'abbé Toulat a communiqué à Teariki en décembre 1967 et qu'il a par (p.239) la suite reproduit dans son livre La bombe ou la vie publié par Fayard en 1969 :

«Avec la meilleure volonté du monde, quand on joue avec la radioactivité, il y a fatalement des risques de contamination. Je puis en témoigner par un fait précis pendant la campagne de tir du 5 juin au 2 juillet 1967. On a essayé trois bombes à faible puissance ; les deux premières avaient explosé sous ballon, mais la troisième, par suite d' un accident technique, a éclaté en surface, ce qui augmentait les risques de pollution.

Deux jours après, je suis allé sur l'atoll de Tureia, à 120 kilomètres au nord de Mururoa, pour prendre deux météorologistes qui étaient restés pendant les tirs avec la population, une soixantaine de personnes. On m'avait interdit la combinaison orangée, antiradiante, pour ne pas inquiéter les gens. J'avais cependant chaussé les surbottes et gardé les gants de protection. Je me suis posé trois minutes sur l'atoll : le temps d'embarquer les deux météos. De retour sur le porte-hélicoptères, nous sommes passés en décontamination : douche et shampoing

spécial, puis j'ai pu rejoindre les camarades, tandis que les deux météos devaient rester à l' infirmerie du bord. .

Avant d'aller en permission à Papeete, toutefois, j'ai subi une radio spéciale. Or, elle a révélé des dépôts d'iode radioactifs dans la thyroïde : une dose nullement inquiétante, mais qui a quand même justifié trois jours de surveillance. Quant aux deux météos, ils sont restés isolés pendant une semaine à l’infirmerie de Hao.

Alors je m'interroge : si moi, qui ai passé trois minutes à Tureia, ai dû être décontaminé, si les deux techniciens, qui y ont séjourné un mois, ont eu besoin de soins plus étendus, quelle dose de radiation ont pu emmagasiner les habitants de l 'île ? On ne les a pas évacués, on ne leur a prescrit aucune mesure de protection pour l' avenir . Ils continuent à manger le poisson du lagon, à utiliser les palmiers et les noix de coco, à jouer avec les galets ; ils vivent, ils procréent dans un contexte radioactif. »

(p.462) L'un des journalistes locaux, qui avait participé à la première opération «portes ouvertes» en octobre 1973, rappelle à ce propos que leur hôte et guide, Claude Ayçoberrry, leur avait alors appris, avec une franchise surprenante, que les experts du Bureau de recherches géologiques et minières, chargés de faire des forages exploratoires à  Fangataufa, avaient constaté que le socle basaltique était très friable et la couche coralienne supérieure très spongieuse.

Sanford confirme toutes ces objections, en rappelant à son tour que les géologues américains qui avaient étudié le sous-sol de Bikini et d'Eniwetak, dans les années 1950, avaient fait la même constatation. C'est donc, à son avis, parce que les gouvernements américains et anglais savaient qu'un atoll ne convient absolument pas pour des essais souterrains, à cause de sa fragilité, de sa superficie restreinte et de son peu d'élévation au-dessus de l'océan, qu'ils n'ont jamais envisagé de faire exploser des bombes dans le sous-sol de Bikini ou d'Eniwetak, ni de Christmas où ils avaient fait des tirs aériens.

Voici sa dernière remarque, aussi bien motivée : «Si les atomistes français sont si incompétents qu' après avoir fait sauter 62 bombes depuis 1960, au Sahara et en Polynésie, ils sont obligés de continuer leurs expériences expérimentales, ils devraient donc les faire dans le sous-sol de la France, infiniment plus solide.»

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21:08 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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