17/09/2010

(suite)

 

 

Thème de la mystification : l' assassinat d'Habyarimana aurait suscité une interminable « colère spontanée" et poussé la population à s'organiser partout en « autodéfense " contre les « cafards,' (Inyenzi, surnom donné au FPR) et leurs complices, grosso modo tous les Tutsis. Avec l'éternel refrain : tuer avant d'être tué. Cette propagande a fait un usage intensif des « accusations en miroir", où l'on accuse l'autre de ce qu'on fait soi-même.

Une série de constatations se succèdent alors, formant un terrible acte d'accusation - celui qu' a voulu esquiver Paul Quilès. Pendant le trimestre du génocide, au Conseil de sécurité de l' ONU, le représentant du Gouvernement intérimaire rwandais « travaillait étroitement

avec la France, puis avec Djibouti et Oman". Le Secrétaire général Boutros-Ghali « bénéficiait /...1 habituellement d'un soutien appuyé de la France". Son représentant à Kigali, le Camerounais Roger Booh-Booh, envoie des informations lénifiantes, s' attardant peu sur les massacres et gommant leur dimension organisée – contrairement au général Dallaire, qui commandait les Casques bleus.

 

« Le personnel du secrétariat /.../ privilégiait l'interprétation de

Booh-Booh." Au Conseil de sécurité, « le vocabulaire utilisé par le Secrétaire général semble /.../ refléter le point de vue du gouvernement intérimaire [rwandais], renforcé sans nul doute par la France".

 

1. HRW-FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala, 1999, p. 262-263, 270, 272, 892 et 297.

 

(p.553) Ce vocabulaire reprend la " description délibérément inexacte des tueries qui était diffusée par certains représentants de la France et

par le gouvernement intérimaire lui-même " : " des militaires incontrôlés " et « des groupes de civils armés" céderaient dans le désordre à « des

inimitiés ethniques profondément ancrées" (1).

Certaines des accusations du rapport ont déjà été évoquées au fil

de ce livre, dans le chapitre sur le Rwanda ou les approches théma-

tiques. Il faut lire ou relire l'ensemble, qui fait sens :

 

« La France ne cessa pas d' apporter [son soutien] au gouvernement intérimaire. Certains responsables politiques français, menés par Mitterrand, étaient déterminés à empêcher une victoire du FPR, même si cela devait signifier de continuer de collaborer avec des tueurs en train de commettre un génocide."

Le soutien français a Habyarimana provient d'un «raisonnement qui exhale les passions coloniales du siècle dernier".

 

« Il n'y a eu aucun récit sur le rôle joué par ces conseillers français [de l'état-major de l'armée, de la gendarmerie, etc., soit au moins 40 militaires] dans les premiers jours de la crise, alors que les officiers qu'ils avaient entraînés, ordonnaient à leurs soldats de massacrer les civils. "

 

« La France accorda au gouvernement intérimaire un soutien

politique discret mais vital".

 

« Lorsque quatre ans après les événements, un haut responsable français connaissant bien le dossier rwandais, était interrogé pour préciser si les pressions venant de Paris avaient apporté des changements significatifs dans la politique du gouvernement génocidaire, il rétorqua : " Quelles pressions ? Il n'y avait pas de pressions". "

 

« Pendant le génocide, le lieutenant-colonel Cyprien

Kayumba passa vingt-sept jours à Paris, pour tenter d'accélérer

les fournitures d'armes et de munitions à l'armée rwandaise. [...] Il rencontrait fréquemment [...] le général Jean-Pierre Huchon."

 

Pendant le génocide, Paul Barril est " engagé par le ministère

rwandais de la Défense pour diriger un programme de forma-

tion de 30 à 60 hommes [...] au tir et aux tactiques d'infiltra-

tion, une unité d' élite. [...] L' opération avait reçu le nom de

code d"'opération insecticide", signifiant que l'opération se

destinait à exterminer les inyenzi ou les "cafards" ".

 

(p.554) " Aux Nations unies, les diplomates français qui essayaient

d' obtenir un soutien pour l' opération Turquoise, montrèrent

pour commencer une carte qui proposait une zone sous contrôle de la France, devant englober tout le territoire situé à l' ouest d'une ligne qui partait de Ruhengeri au nord, puis qui descendait en direction du sud-est, vers Kigali, et finissait sa course, dans une direction sud-ouest, à Butare. Cette zone aurait compris Gisenyi, là où le gouvernement intérimaire

s'était réfugié, [...] d'où Habyarimana était originaire, comme

beaucoup d' officiers de haut rang [...], où les forces du gouvernement avaient concentré le gros des troupes et du ravitaillement [...], le site idéal pour lancer une contre-offensive. "

 

" Les soldats français ravitaillèrent même en carburant, avant leur départ pour le Zaïre, les camions de l' armée rwandaise chargés du butin pillé dans des maisons et des magasins. Au

Zaïre, des soldats français promenaient leurs collègues rwandais dans des véhicules officiels."

 

. Durant l' opération Turquoise, " les Français pouvaient sauver des vies et le firent quand cela servait leurs intérêts.' (1).

 

Le rapport cite le journaliste Sam Kiley, accusant les soldats français d'avoir évacué par avion le 2 juillet le colonel Théoneste Bagosora, chef d'orchestre présumé du génocide. Il tient cette information d'un officier français de haut rang, qui connaissait bien Bagosora (2). Mi-juillet 1994, les principaux responsables du gouvernement intérimaire étaient à Cyangugu, en zone Turquoise, et reconstituaient leur gouvernement. L' ambassadeur de France Yannick Gérard propose à Paris qu'ils soient arrêtés. Bruno Delaye, le Monsieur Afrique de Mitterrand, s'y oppose. En suite de quoi, le 17 juillet, l' état-major tactique de l' armée française a provoqué et organisé l'évacuation de ce gouvernement vers le Zaïre (3).

En Belgique, la mission d' enquête parlementaire a fait un travail

en profondeur. Son rapporteur, Guy Verhofstadt, est devenu Premier

ministre. Son jugement est sans appel :

 

« La France a soutenu avant et pendant l' opération de la MINUAR [Mission des Nations unies au Rwanda] le régime d'Habyarimana, puis le gouvernement de transition responsable du génocide. [...] C'est très clair. Nos comptes rendus et nos documents le prouvent. Mais il faut en savoir plus, et c' est une affaire française (4). "

 

(p.555) Le Monde est bien placé pour traiter de cette affaire française où

lui-même a été pris en défaut. Dans un éditorial du 17 décembre

1998, à la fin des travaux de la mission parlementaire sur le Rwanda,

le quotidien tire Les leçons d'un rapport :

 

« Comme ce sont toutes les institutions qui gèrent la poli-

tique de la France en Afrique qui se sont révélées défaillantes,

on mesure, à la lecture du rapport, sa responsabilité dans les

drames d'un continent. [...]

Modifier la Constitution [...] est une nécessité pour en finir

avec ce secret présidentiel, digne de pratiques monarchiques,

qui entoure depuis trop longtemps […] la politique française

dans le pré-carré africain. "

 

Ainsi sommes-nous moins seuls à mesurer la « responsabilité de la France dans les drames d'un continent". Et il n' est d' autre remède que radical : en finir avec la monarchie républicaine.

C'est beaucoup plus facile à dire qu'à faire. Le mélange du mépris monarchique et colonial est encore vécu, dans les cercles dirigeants français, comme une exception culturelle à sauvegarder. D'autant plus qu' elle serait menacée par les donneurs de leçons du Nord de

l'Europe, « ces Bataves et ces Scandinaves » dont la seule évocation déclenche une animosité incroyable.

Tout cela finit par avoir un effet boomerang. J'ai exposé le difficile accouchement de la Cour pénale internationale (CPI). Un ensemble de pays s' étaient ligués contre le sabotage de la France et l' obstruction des États-Unis : les like-minded, « ceux qui partageaient le même état d'esprit". On y trouve le Canada, l'Australie, la grande

majorité des pays de l'Union européenne. Ils conservent un souvenir exécrable des manoeuvres de la diplomatie française. Ils la retrouvent lors des négociations sur le règlement de procédure et de preuve.

L'image de la France est devenue telle que la moindre de ses suggestions, même excellente et dénuée de toute arrière-pensée, est inter-

prétée comme un coup tordu et déchaîne un tir de barrage. Un

demi-siècle après René Cassin et la Déclaration universelle des droits de l'homme, tel est le résultat obtenu par les politiques africaines de MM. Chirac, Pasqua, Védrine et compagnie.

 

 

 

 

 

 

21:00 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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