17/09/2010

(suite)

 

 

(p.35) leurs mentors politiques, privera nos enfants d'une protection minimale contre le retour de l'abomination. Au même moment, Jacques Chirac, entouré de lycéens, allait à Auschwitz célébrer « le devoir de mémoire qui s'impose au monde. Et l'espérance que jamais, plus jamais, nulle part, ne s'accomplisse une telle horreur ». Prenons-le au mot, et allumons la lumière...

 

(p.74) Au printemps 1994, la complicité de la France avec le Hutu Power nous ancrera dans cette conviction : sans un minimum d'assainissement politique du terrain

franco-africain, il n'est pas envisageable de refonder une coopération crédible.

 

(p.76) Le 7 avril 1994, nous apprenons l'attentat qui a abattu l' avion du président rwandais Juvénal Habyarimana. Peu après nous arrivent les nouvelles des premiers massacres.

Nous sommes un moment stupéfaits par leur déchaînement, et par la réaction des autorités françaises : elles se contentent en apparence de sauver les Français ou autres Européens; elles exfiltrent à Paris une partie du clan Habyarimana et 34 Rwandais inconnus, sous couvert de l'évacuation d'un orphelinat. Certains reportages nous éclairent cependant, dans la presse écrite. Un génocide est en cours, exécuté par une armée et des milices équipées et entraînées par la France. Loin de se reprendre, celle-ci ne cessera, pendant et après ces massacres inouïs, d'apporter son soutien au camp du génocide.

 

(p.77) Il ne faut pas compter sur la télévision. Au départ, on l'a vu, ses moyens sont en Afrique du Sud pour filmer la fin de l' apartheid. Une forte autocensure s' exercera ensuite, et

même une censure. La consigne : on ne montre que les réfugiés hutus, pas les massacres. L'Élysée est très vigilant. Comme on dit dans les rédactions, il ne faut pas tacher le futur mausolée de Mitterrand (envisagé alors près d'Alésia).

Comment arrêter les massacres ? Le 19 avril, nous lançons avec d' autres ONG un comité Solidarités Rwanda-Grands Lacs. À partir de Montpellier, des chercheurs du CIRAD

(Coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) mobilisent toute la communauté scientifique. Nous proposons un appel aux parlementaires, demandant avec insistance une intervention de la communauté internationale; demandant aussi « que les injonctions les plus fermes puissent être adressées aux instances politiques et militaires rwandaises ». Les parlementaires sont peu nombreux à réagir (l). Beaucoup de nos relations politiques sont hésitantes. Elles nous écoutent exposer la tragédie, opinent du chef, puis, lorsque nous nous apprêtons à repartir, avouent leur blocage mental : « Vous avez probablement raison... Mais on ne va quand même pas se laisser marcher sur les pieds par les Anglo-Saxons ! »

La France reste scotchée au Hutu Power. Nous continuons de participer à la mobilisation des ONG françaises, mais celle-ci est rapidement aimantée vers les urgences humanitaires, au détriment de l'urgence politique. Début juin, le mal est déjà presque entièrement accompli, le mal absolu.

Nous voulons réagir vivement à l' attitude de la France. Nous lançons une campagne de cartes postales à destination du Président. Nous multiplions tracts et courriers, jusqu'à faire (p.78)

rendre l'âme à notre photocopieur. Je veux engager une grève de la faim contre la prolongation intolérable de cette politique franco-africaine - « le plus long scandale de la République ", vient d'écrire Jacques Julliard . C'est un choix personnel, mais je suis minoritaire à Survie sur cette façon de réagir. Après de difficiles débats, nous optons pour une marche quotidienne aux Invalides, chaque après-midi, jusqu' au 14 juillet. Elle n'empêchera pas la nébuleuse opération Turquoise.

Un Observatoire permanent de la coopération française (OPCF) venait de se constituer au début de 1994, réunissant une quarantaine d' experts, d' africanistes et de responsables d'ONG. Il me demande de rédiger un rapport sur la politique de la France au Rwanda. J'y passe le milieu de l' été, muni d'une documentation déjà abondante. Le rapport, qui a la taille d'un livre, est diffusé sous forme de polycopié. Le milieu africaniste me fait passer le message : « Ce rapport sauve l'honneur des africanistes. " J' apprécie le compliment. Mais, n'étant pas des leurs, j'eusse préféré que, montant plus hardiment au créneau, les africanistes le sauvent eux-mêmes. La Découverte me propose de faire de ce rapport un ouvrage destiné au grand public. Retravaillé, il sort de l'imprimerie juste avant le Sommet franco-africain de Biarritz, début

novembre 1994 : Complicité de génocide? La politique de la France au Rwanda. Le point d'interrogation est une prudence de l' éditeur. Je le juge pour ma part superflu.

 

Il m'a fallu ajouter un chapitre au rapport initial. Car au long de cet été 1994, il s' est avéré que les horreurs franco-rwandaises n' avaient rien d' accidentel. Loin de tirer les leçons du carnage rwandais, les brillants concepteurs de la politique franco-africaine ont, en toute hâte, revisité leur (p.79) discipline de prédilection : la « géopolitique ». S'inquiétant du « vide » causé par l'effondrement du clan Habyarimana, ils ont multiplié les sollicitations envers le maréchal zaïrois Mobutu, le priant de prendre le relais et « d'étendre son ombre protectrice et pacificatrice sur la région des Grands Lacs ». Celui qui ruinait consciencieusement le Zaïre depuis plusieurs décennies et l'enfonçait dans le chaos, celui qui autorisait le massacre des descendants de Kasaïens au Katanga et des rwandophones au Kivu, redevenait le meilleur champion du combat francophone contre le président ougandais Museveni, qualifié d' «anglo-saxon ». Il fallait montrer à tous les régimes autoritaires africains protégés par des accords de

défense avec la France que la garantie de cette dernière ne s'arrêtait pas à une bavure, fût-elle dantesque.

Simultanément, notre pays vendait aux intégristes soudanais, le même paquet de « services militaires »  qu'à l'ancien régime rwandais, pour permettre à Khartoum de mieux exterminer la résistance sudiste... adossée à l'Ouganda. Et l'on ébauchait une alliance franco-zaïro-soudanaise contre le « diable » ougandais et ses « suppôts » rwandais ou sud-soudanais...

En juin 1994, vers la fin du génocide, le président de la République François Mitterrand, chef des armées, imposa le passage de l'opération Turquoise par le seul Zaïre. Mobutu redevenait incontournable. On pouvait louer son « rôle stabilisateur dans la région » et sa  « fidélité francophone ». Tout cela en connivence avec Jacques Foccart, le revenant gaulliste. Et en parfaite intelligence avec Charles Pasqua. Derrière les oppositions de façade, ce dernier a une conception très mitterrandienne des relations franco-africaines; il y (p.80) ajoute un sens des réseaux  à faire pâlir Foccart. Depuis sa réinstallation au ministère de l'Intérieur, il militait pour la réhabilitation de Mobutu.

Le maréchal mérite bien de Turquoise. Il laisse s'installer sur le territoire zaïrois une impressionnante logistique française, puis compose avec l'exode de plus d'un million de réfugiés, provoqué par son allié le Hutu Power. Celui-ci parvient à transférer au Zaïre20 000 tonnes de café, et les stocke dans des magasins appartenant à la famille Mobutu : un pactole,

estimé à cinquante millions de dollars . Peu importe que la Garde présidentielle et l'année zaïroises continuent leurs divagations anarchiques ou que Mobutu soutienne la perpétuation de l'effroyable guerre civile angolaise : il sera invité au sommet franco-africain de Biarritz.

Entre-temps, la logistique française a pu prendre ses marques et ses aises au Zaïre. Et l'on a préparé la prise en tenailles de l' Ouganda et de ses alliés (le Front patriotique rwandais et la SPLA du Soudanais John Garang) entre le Zaïre et le Soudan. La réelle collaboration entre les services spéciaux de ces deux pays (4) coïncide avec l' aboutissement d'un spectaculaire rapprochement franco-soudanais, piloté par Charles Pasqua .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20:51 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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