17/09/2010

(suite)

 

 

Peut-être aussi la divulgation de cette découverte « scandaleuse », qu'il réservait en 1993 à ses interlocuteurs officiels, n'aurait-elle rien changé. Il eût fallu que l'opinion publique se montrât concernée... « On peut faire quelque chose, [.../ beaucoup », avait supplié Jean Carbonare devant des millions de témoins. Mais le « on » téléspectateur, attablé ou affalé dans un fauteuil, pouvait-il, comme on l'y invitait, se sentir « responsable " ? Était-il prêt à  comprendre que son pays allait se rendre complice d'un génocide ? Qu'il suffirait peut-être de quelques milliers de courriers indignés, relayés par la presse, pour enrayer cet engrenage ? . L'Élysée était affaibli, et on était à quelques semaines des élections législatives...

Avec ses amis de l' association Survie et l' appui de Jean Lacouture, Jean Carbonare va mener durant le premier semestre 1993 un intense travail de couloir, jusqu'à l'Élysée, pour aviser les pouvoirs publics de ce qui se fomente dans ces marches de la francophonie. Le « Monsieur Afrique » du président Mitterrand, Bruno Delaye, est rencontré à plusieurs reprises. Jean Carbonare lui apporte un document vidéo de six heures, comportant des accusations et un témoignage² accablants à l'encontre de 1"' ami Habyarimana" : Bruno Delaye ne voudra pas le visionner.

 

(1. Le Nouvel Observateur du 04/08/94.

2. Ce témoignage d'un ancien responsable des « escadrons de la mort », Janvier Afrika, ne sortira dans la presse qu'à la fin du génocide (Stephen Smith, " Rwanda : un ancien des escadrons de la mort accuse", in Libération du 21/06/1994 et Mark Huband, in The Weekly Mail and Guardian, repris par Courrier international du 30/06/1994.)

 

(p.23) La complicité française dans le génocide de 1994 ne fait pas de doute, hors de l'Hexagone. En France, plusieurs années après, on persiste à l'éluder. Concédons au ministre

de la Coopération Charles Josselin « que ce ne sont pas les Français qui tenaient les machettes 1 ". Cela n'exonère pas certains décideurs français de leurs responsabilités 2. Que Leguay ou Bousquet n'aient pas fermé eux-mêmes la porte des chambres à gaz ne suffit pas tout à fait à les innocenter.

Certes, dans la région, la violence et le malheur ne se sont pas arrêtés avec la fin du génocide d' avril-mai 1994 - un événement qui ne pouvait qu'exacerber les passions. Huit cent mille tués en un peu plus de sept semaines (un taux d'élimination quotidienne cinq fois plus élevé qu'à Auschwitz), cela signifie autant de dégâts qu'un tapis de bombes atomiques. S' ajoutent aux morts les millions de blessés et mutilés, physiques et psychiques. Mais cela s'est passé en

l' absence quasi totale des caméras de télévision, mobilisées (p.24) par le scrutin qui, en Afrique du Sud, signifiait la fin de l' apartheid. Ce génocide reste inouï, au sens littéral. Ses rares images ont été aussitôt effacées par la couverture médiatique sans précédent de l'épidémie de choléra à Goma, en juillet 1994 : cette fois, l'armée française omniprésente offrait aux journalistes du monde entier une logistique impeccable, et les compliments de son service de communication. Plus tard, la tragédie des réfugiés hutus massacrés, épuisés ou affamés lors de la guerre du Zaïre (1996-1997) l a achevé de brouiller les discours.

 

(p.25) La complicité dans l'horreur est le premier blocage. Les responsables français ont adhéré sans recul ni remords aux slogans ethnistes du génocide rwandais : le pouvoir absolu du « peuple majoritaire ", son droit illimité de « légitime défense » contre une « ethnie »  minoritaire dont une composante, exilée en Ouganda, a poussé la félonie jusqu'à parler anglais! Le (p.26) catalogue des connivences avec les responsables du génocide est si épais - j'en donnerai un bref aperçu - qu'il marque notre pays au fer rouge d'une complicité imprescriptible. Il n'est pas très agréable de raviver la plaie.

 

(p.28) Le 7 avril 1994, les extrémistes du Hutu Power prennent le pouvoir à Kigali, avec l'appui de la garde présidentielle, des milices, de la gendarmerie, formée par des Français, et d'une partie des Forces armées rwandaises (FAR). Le noyau dur de l'organisation du génocide est un groupe d'officiers, dirigé par le colonel Théoneste Bagosora .. Le 12 avril, le général

Augustin Bizimungu, un extrémiste, évince le chef d' état-major modéré Marcel Gatsinzi. Dès lors, depuis le sommet de la hiérarchie, l' armée s' implique dans le génocide : elle couvre les massacres, et vient en appoint des milices lorsqu'elles sont « débordées ». Le 19 mai 1994, six semaines après le début du génocide, Philippe Jehanne, membre du cabinet du ministre de la Coopération Michel Roussin, avoue à un visiteur  : « Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous le citez dans la presse. "

 

(L'expansion considérable de tous ces corps armés depuis le début de la guerre contre le FPR - ee 5 000 à plus de 100 000 hommes au total, milices comprises - a été entièrement supervisée par la France (stratégie, encadrement, instruction, équipement). Cf. Patrick de Saint-Exupéry, articles cités.)

 

 

 

 

 

 

 

 

20:53 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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