17/09/2010

(suite)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Verschave François-Xavier, Noir silence / Qui arrêtera la Françafrique ?, éd. Les Arènes, 2000

 

 (p.101)  L'hebdomadaire Marianne, dont la ligne éditoriale se laisse parfois tenter par la même idéologie, compte le " génocide" rwandais parmi les « idées fausses de notre temps » 1. En 1993, les «inadmissibles » accords de paix d'Arusha furent l'ultime tentative d'endiguer la guerre civile et de prévenir le déferlement de la haine ethnique. Ils furent sabotés par les extrémistes du Hutu power. En avril 1994, lors de la reprise des affrontements et du déclenchement du génocide, certains militaires français haut gradés défendirent avec encore plus de fermeté l'idée que les combattants du Front patriotique rwandais (FPR) étaient les «Khmers noirs». L'un d'eux a déclaré à un chercheur . «Arusha, c'est Munich » (2). Il est assez étrange, enfin, d'entendre ce groupe d' officiers accuser les Américains de «jouer la carte inadmissible des manipulations ethniques» : les stratèges militaires français de la colonisation et de la tutelle néocoloniale n'ont jamais joué que celle-là (3).

 

(p.115) Il est dommage pour ces deux accusés qu'ils n' aient pas réussi à s'enfuir en France - longtemps très accueillante à leurs semblables. Nombre de présumés responsables ou complices du génocide y résident. À la mi-novembre 1999, aucun d'entre eux n'avait encore été traduit en justice ou expulsé. Pierre Henry, directeur de France Terre d'asile, s'est ému du cas de François Harelimana, haut-fonctionnaire du ministère de l'Intérieur rwandais durant le génocide, auquel la Commission de recours du droit d'asile hésitait à accorder ce droit :

« Ces gens sont arrivés ici avec toutes les autorisations nécessaires. Ils ont bénéficié d'un sauf-conduit en bonne et due forme pour quitter leur pays. Qui les a aidés ? Pourquoi ont-ils pu échapper à la vigilance habituelle de l' administration française ? De quelles complicités ont-ils bénéficié ? 2 » (…)

 

(p.358) Au long des chapitres précédents, on a pu observer comment les instructeurs et conseillers français, chargés de soutenir les troupes d'un régime menacé, tendaient à rejoindre son discours et parfois ses pratiques discriminatoires. Les régiments ex-coloniaux expédiés ou

stationnés en Afrique sont en pays de connaissance : la manipulation ethnique fait partie depuis plus d'un siècle de l' arsenal colonial et néocolonial. L' on n' a toujours pas pris conscience à l'État-major de la nécessité d'un décrassage des mentalités. Bien au contraire, on

découvre régulièrement que les milieux les plus à droite sont attirés par la carrière ou l'enseignement militaires... L'aveu du ministre Hubert Védrine, ancien bras droit de François

Mitterrand à l'Élysée, fait froid dans le dos :

 

" On a formé l' armée au Rwanda. Ce n' est pas à la France de dire [...1 qu'on va former ceux-ci et pas ceux-là. D'autant que les recrues hutues représentaient 80 % de la population. On a,

ailleurs, formé des armées moins représentatives (1). "

 

Un certain nombre d' officiers ont adhéré au racisme militant, et ont même persévéré : (…)

Selon Alison des Forges, de Human Rights Watch, ce genre d' officiers entraînaient encore les forces génocidaires en novembre 1994 (2) !

Quant aux simples soldats, dans un tel climat... Laissons parler une rescapée, Yvonne Galinier-Mutimura :

 

«En février 1993 [14mois avantlegénocide] [...], sur les barrages, près de Kigali, il y avait le drapeau français et le drapeau rwandais. Les militaires français contrôlaient les papiers, regardaient l'ethnie. [...] Sur la barrière de Nyacyonga, à Kabuye, c' était scandaleux, parfois ils étaient plus d'une dizaine, en train de boire des bières. Ils étaient saouls tout le temps. Il y

avait des filles qui étaient violées par les militaires français. [...]

À côté de l'aéroport de Kigali, à Kanombe, à un endroit qui s'appelle Nyarugunga, il y avait un camp d'entraînement des extrémistes hutus. [...] C' était ouvert, comme un grand terrain

de foot, on voyait que c' était les Français qui entraînaient les miliciens. Ils avaient des uniformes kaki avec des bérets rouges (3). "

 

Sur ce dernier point, le témoignage de la rescapée est recoupé par un autre :

 

« Parlant devant le Tribunal pénal internatIonal pour le Rwanda [...] à Arusha [...], un témoin a confirmé le fait que des militaires français avaient entraîné les miliciens de l' ancienne dictature dans la période ayant précédé le génocide de 1994. Sa déclaration a été formulée lors du procès de Georges Rutaganda, vice-président des Interahamwe, premiers responsables des carnages. Le témoin a rapporté une discussion avec un milicien lui ayant assuré que "les militairesfrançais lui avaient appris à tuer"...(4)"

 

Je ne puis commenter ici un article édifiant sur L'intervention française au Rwanda, écrit par le lieutenant-colonel Hogard 5. Ce membre de l'état-major de l'armée de Terre commanda le Groupement sud (p.360) de l'opération Turquoise. Toute la vulgate y passe. Sur « le partage

racial " du Rwanda. Sur les Tutsis, des immigrants tardifs venus du Nil, à «vocation guerrière", auteurs de massacres pendant les trente-trois années de la République hutue, ce qui justifiait à la fois la psychose des Hutus à leur encontre et l'appui de la France au régime Habyarimana.

Le génocide des Tutsis en 1994 est mis en parallèle avec les massacres de réfugiés hutus en 1997, au Zaïre. Rien n'empêche, avec tout cela, de reprendre la guerre contre le régime de Kigali...

Le lieutenant-colonel insiste sur l' « indéniable succès " de l' opération Turquoise, qui a permis « de renverser la tendance de l' opinion publique mondiale". Les « vieilles recettes" de l' armée française ont fait merveille, en particulier « l' intégration de la manoeuvre médiatique" par la «"gestion" des journalistes ».

 

« J' ai pu constater une fois encore le formidable rayonnement moral et intellectuel de notre pays sur le Continent Noir. [...] « Pour la France [...], le seul moyen de rester dans le club des

"grandes puissances" est bien de s'attacher à conserver le rayonnement et l'influence que lui confère l'Histoire dans certaines régions du monde."

 

(p.368) J'ai raconté dans La Françafrique (1) comment en 1996 l'État-major  avait fait prévaloir son hostilité à toute juridiction internationale susceptible de sanctionner les crimes de guerre, de génocide ou contre  l'humanité. Depuis lors, les négociateurs français étaient chargés de saboter le projet de Cour pénale internationale (CPI) – suscitant l'indignation de tous les autres pays de l'Union européenne, et un discrédit diplomatique qu' on a peine à imaginer.

L'État-major craint que la CPI n' ôte toute "marge de manoeuvre"  aux futures interventions extérieures de l' armée française, en Afrique  principalement. Il a fait comprendre que certains officiers, ne se sentant plus "couverts", refuseraient de partir en terrain sensible, ou ne

feraient plus rien sans le conseil d'un avocat...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

21:03 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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