17/09/2010

(suite)

 

 

/CONGO-ZAÏRE, RWANDA/

 

(p.244-245) Dès septembre 1994, un autre journaliste, Simon Malley, avait parfaitement situé les deux variantes du jeu français contre Kigali. Paver la voie de la reconquête du Rwanda par

le Hutu Power, ou s'engager plus concrètement à ses côtés :

« Le problème essentiel en ce qui concerne l'avenir à court et moyen terme de la situation au Rwanda est bien de savoir ce que veut Paris, ce qu'il souhaite, quel jeu il joue. En fait, si la classe politique actuellement au pouvoir est divisée, ses objectifs sont identiques. Une forte tendance se dessine en faveur d'un pourrissement maximum de la situation rwandaise. Cela permettrait le retour des forces de l'ancien gouvernement et un partage du pouvoir sous une

forme ou une autre [.../, éventualité que rejettent catégoriquement les dirigeants hutus et tutsis du FPR, qui ne sauraient cohabiter avec les massacreurs d'un million de Rwandais.

« Une autre tendance, encore plus radicale, pense que le gouvernement devrait considérer le Zaïre comme base arrière permettant aux FAR de se réorganiser, de s'entraîner avec le concours de la garde présidentielle de Mobutu (et, pourquoi pas, avec des instructeurs français), de s'armer et de se refinancer afin d'envahir le Rwanda ou de provoquer les forces du FPR, de telle sorte qu'une riposte de ces dernières contre les bases des FAR au Zaïre pourrait ouvrir la voie à une reconquête du pouvoir à Kigali par les FAR et leurs alliés. Les milliards de francs qu'un tel plan pourrait coûter ne seraient-ils pas compensés par le retour du

Rwanda dans le giron français  ? »

 

Paris a effectivement oscillé entre les deux attitudes : tout en misant sur le pourrissement de la situation provoqué par la présence d'un million de réfugiés partiellement militarisés aux portes du Rwanda, la France a aidé indirectement le Hutu Power, par Mobutu interposé - certains réseaux n'hésitant pas à l'aider plus directement. Le rapport publié en mai 1995 par Human Rights Watch (HRW)  était déjà édifiant. L'engagement franco-zaïrois aux côtés du Hutu Power ne (p.246) s'est pas arrêté aux livraisons françaises d'artillerie, de mitrailleuses, de fusils d'assaut et de munitions aux génocideurs en action, en mai-juin 1994 :

« Pendant la durée de l'opération Turquoise [23 juin-22 août 1994], les FAR ont continué de recevoir des armes à l'intérieur de la zone sous contrôle français, via l'aéroport de Goma. Des soldats zaïrois, alors déployés à Goma, ont aidé au transfert de ces armes par-delà la frontière. [...] « Les forces françaises ont laissé derrière elles au moins une cache d'armes dans la ville rwandaise de Kamembé, dans la zone [Turquoise] [...]. « Selon des officiels de l'ONU, les militaires français ont emmené par avion des chefs militaires de premier plan, dont le colonel Théoneste Bagosora et le chef des milices Interahamwe Jean-Baptiste Gatete, ainsi que des troupes d'élite des ex-FAR et des milices : une série de vols au départ de Goma les a menés vers des destinations non identifiées, entre juillet et septembre 1994.

« Selon des témoignages recueillis par HRW, des militaires et des miliciens hutus ont continué de recevoir un entraînement militaire dans une base militaire française en Centrafrique après la défaite des FAR. HRW a appris de leaders hutus qu' au moins en une occasion, entre le 16 et le 18 octobre 1994, des membres des milices rwandaises et burundaises ont voyagé sur un vol d' Air-Cameroun de Nairobi à Bangui, capitale de la Centrafrique (via Douala au Cameroun), pour y être entraînés par des militaires français. [...]

« Des compagnies d'avions-cargos [...], enregistrées ou basées au Zaïre, ont transporté la plupart des armes fournies secrètement [.../. Ces compagnies opèrent sous contrat avec

des officiels du gouvernement zaïrois et des officiers de haut rang des FAZ (Forces armées zaïroises), habituellement (p.247) alliés au président Mobutu. Elles ont transporté les armes de

plusieurs points d'Europe ou d' Afrique . »

 

Amnesty International a confirmé la poursuite des livraisons d'armes au Hutu Power, via Goma" une fois par semaine  - les mardi à 23 h locales [...], jusqu'à la mi-mai 1995". En  janvier et juin 1996, deux avions-cargos russes, trop lourdement chargés, se sont écrasés au décollage de Kinshasa : ils participaient à la livraison de matériel militaire . Pour les  enquêteurs des Nations unies, l'aéroport de Kinshasa était la « plate-forme " de l'approvisionnement en armes des ex-FAR, organisé à partir du Kenya .

De plus, l' ex-armée d'Habyarimana gardait la disposition d'une partie des armements (blindés AML 60 et AML 90, véhicules dotés de mortiers de 120 millimètres, armes anti-aériennes, lance-roquettes, obusiers, camions militaires,.etc.) que les forces françaises de Turquoise leur avaient permis de sortir du Rwanda  (l'autre partie a été revendue par des officiers zaïrois).

 

(p.248) La France a conservé des contacts avec le général Augustin Bizimungu, le chef d'état-major - inchangé - des ex-FAR.

Selon plusieurs diplomates, il a été reçu à Paris début septembre 19951. Un vice-consul honoraire français l'aurait encore rencontré vers la fin de l'été 1996, au camp de réfugiés de Mugunga .

C'est là que seront retrouvées, dans un bus, les archives de l'état-major du Hutu Power. On y a découvert des factures et bordereaux de livraison de l'entreprise Luchaire - une filiale du groupe public français GIAT. Selon l'institut anversois Ipis, la Fabrique nationale belge d'Herstal aurait livré quelque  500 kalachnikovs chinoises et roumaines aux ex-FAR. Son actionnaire majoritaire n'est autre que le GIAT...

L'avalanche d'informations et de présomptions devenait telle, en novembre 1996, que Le Monde n'y tint plus. Soutenant alors fortement le projet français d'une intervention

militaire internationale, il crut bon de préciser dans un éditorial. « La France doit [...] diligenter une enquête pour dissiper enfin les graves soupçons pesant sur elle. C'est à ce prix qu'elle peut prétendre intervenir à nouveau en toute neutralité dans la région des Grands Lacs. » Ce prix n' a pas été payé. Le réarmement dans les camps de réfugiés rwandais du Kivu a permis de rendre opérationnels au moins dix-sept mille hommes, sous le commandement des généraux Augustin Bizimungu et Gratien Kabiligi : une machine à bouffer du Tutsi. Mi-mars 1997, ces tirailleurs de la Françafrique seront six mille à se battre en première ligne pour la défense de Kisangani .

(p.249) Après son élection en mai 1995, Jacques Chirac avait tergiversé sur la conduite à tenir dans la région des Grands Lacs africains : le temps qu'en matière de relations franco-africaines la ligne Foccart balaye la ligne réformatrice d' Alain Juppé . C'est fait en juillet 1995. Jacques Chirac choisit, en Afrique centrale, de chausser les bottes de son prédécesseur, astiquées par la hiérarchie militaire. De même, il laisse le lobby militaro-africaniste continuer de choyer la junte soudanaise, après une velléité de prise de distance . L'alliance France-Zaïre-Soudan-Hutu Power peut donc prospérer. Le régime islamiste de Khartoum affiche sa

volonté d' expansion en direction des réfugiés rwandais, venus d'un pays où la population musulmane a nettement augmenté depuis un siècle. Dès la fin de l'été 1994, Mobutu avait autorisé l'organisation caritative soudanaise, Dawa Islamyia, proche du Front national islamique soudanais (FNI), à financer l' envoi d'une équipe médicale dans les camps de réfugiés du Kivu. Un coup de sonde, sans doute...

 

 

 

 

 

20:47 Écrit par justitia&veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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